En Belgique, les années 1975 à 1985 ont vu démarrer sept réacteurs nucléaires :

  • À Doel, deux premiers réacteurs de 430 MW furent construits dès 1968 et démarrèrent tous deux en 1975 ; deux réacteurs de grosse puissance (1000 MW) rejoignirent le réseau d’électricité en 1982 et 1985 ;

  • À Tihange, un premier réacteur de 960 MW démarra en 1975 ; plus tard, deux autres réacteurs de 1000 MW furent connectés en 1983 et 1985.

Du coup, la production d’électricité doubla en une décennie, et cela, sans hausse de prix, ni pour l’industrie, ni pour le citoyen. On ne parlait pas à cette époque d’un effet sur le climat, mais le fait est que la production de gaz à effet de serre, dont le plus connu est le CO2, fut très largement réduite en Belgique, grâce au remplacement dans les usines de nombreux moteurs thermiques par des moteurs électriques, ainsi qu’au remplacement de centrales au charbon et au fuel par les réacteurs.

Comment cette réussite fut-elle rendue possible ?

La création du Centre d’Étude de l’Énergie Nucléaire CEN-SCK à Mol remonte à l’année 1952. Un accord avait été conclu par l’État Belge avec les USA, par suite de la livraison de l’uranium congolais par l’Union Minière qui permit d’arrêter la fin de la guerre 1940-1945. Des ingénieurs du Centre de Mol purent aller aux États-Unis se former aux techniques de construction et d’opération des réacteurs nucléaires. Le réacteur de Shippingport, premier réacteur pacifique succédant aux réacteurs de sous-marins et porte-avions, commença son exploitation en 1957. Et les Belges purent s’y associer.

Le même privilège fut accordé à des ingénieurs de Belgonucléaire, société filiale du Centre de Mol et de la Société Générale de Belgique, spécialisée dans l’étude et la mise au point des combustibles nucléaires.

Les bases du succès nucléaire belge

BR1 fut le premier réacteur expérimental établi à Mol en 1956. S’ensuivit BR2, réacteur d’essai de matériaux à haut flux sous irradiation, servant aussi à la création d’isotopes radioactifs destinés aux traitements du cancer ; aujourd’hui ce réacteur BR2 est toujours actif, 60 ans plus tard, et le CEN-SCK, associé à l’Institut National des Radioéléments (IRE) de Fleurus, est de loin le premier producteur au monde d’isotopes à usage médical, traitant notamment le cancer.

Et en 1962 démarrait le BR3, premier réacteur PWR de puissance (11,5 MW) hors États-Unis, dans la lignée des réacteurs américains. BR3 servit pendant 25 ans à des irradiations de combustibles classiques ou avancés, avant de servir de projet pilote européen de démantèlement soutenu par Euratom.

Deux activités particulières de l’industrie nucléaire belge méritent encore d’être soulignées :

  • D’une part, la fabrication par Belgonucléaire (BN) en son usine de Dessel de combustible MOX, à oxyde mixte d’uranium et de plutonium, formé par frittage des poudres d’uranium et de plutonium séparées par retraitement du combustible usé ; BN fournit ainsi du combustible MOX non seulement pour les réacteurs de Doel et Tihange mais aussi pour des réacteurs français, allemands, suisses et japonais.

  • D’autre part, le creusement dans l’argile en profondeur sous le site du Centre de Mol des galeries HADES, qui depuis 35 ans servent avec succès aux recherches sur l’enfouissement en couche géologique stable des combustibles usés et autres produits de haute radioactivité.

La voie était ouverte pour un brillant avenir. Les Belges participaient avec les pays européens voisins aux études et à la mise au point des réacteurs de 4e génération, ceux-là mêmes qui permettront de multiplier par 60 l’énergie récupérable des minerais d’uranium et le lancement de la filière au thorium. Pourtant …

Vint alors une période de recherche, mais pendant ce temps grandissait la confusion

La Commission Européenne avait organisé dès 1957 la recherche dans le domaine nucléaire via le Traité EURATOM qui, tout en poursuivant des recherches propres dans ses établissements, soutenait la recherche en groupes de travail auxquels participèrent les États membres. Le CEN-SCK et BN furent très actifs dans ces groupes, spécialement sur les types de réacteurs et les combustibles avancés.

Dès 1968 fut entreprise la construction à Kalkar sur le Rhin en Allemagne d’un réacteur prototype de 300 MW à neutrons rapides ; le caloporteur était le sodium. C’était le pendant du prototype français de 4e génération PHENIX à Cadarache. Dans ce projet commun à Allemagne, Belgique et Pays-Bas, BN fabriquait la moitié du combustible en son usine de Dessel. Tout démarra dans l’enthousiasme, à partir des recherches dans les centres de recherche (Mol, Karlsruhe, Petten).

Mais … la politique s’en mêla de façon sournoise. Le parti SPD, au pouvoir dans le Land de Rhénanie-Westphalie, sabota la construction. Au lieu des deux autorisations nécessaires, pour construire et démarrer, le dossier comporta … 18 autorisations partielles, et d’énormes temps de suspension. 18 ans plus tard, il n’était toujours pas permis de charger le combustible, qui était prêt. Et la société SBK dut abandonner le projet.

Par ailleurs, en Belgique le combustible usé (au bout de 5 ans de fonctionnement) des réacteurs de Doel et Tihange était couramment acheminé vers l’usine française de La Hague, où avait lieu son retraitement, séparant uranium et plutonium recyclables des déchets non réutilisables. BN pouvait alors fabriquer son combustible MOX de recyclage.

Mais en 1993 le gouvernement ordonna à Electrabel de ne plus signer de contrats de retraitement au-delà de l’an 2000 : on allait rechercher la meilleure solution pour les déchets : les retraiter ou pas ? Mais 5 ans plus tard, il n’y eut aucune décision, et le moratoire resta sur le retraitement. BN dut arrêter son usine de Dessel en 2006.

Ainsi la belle histoire du nucléaire belge se ternissait. Des groupes se prétendant plus écologistes que les autres, luttaient contre le nucléaire civil, le confondant avec le nucléaire militaire. En France en 1997 le gouvernement nouveau auquel participaient les ‘Verts’ décida de l’arrêt de SUPERPHENIX, l’excellent réacteur tête de filière des surgénérateurs de 1200 MW à Creys-Malville. Et en 2003 le gouvernement belge décidait de la sinistre loi anti-nucléaire, limitant la durée de vie de nos 7 réacteurs à 40 ans, et empêchant la construction de nouveaux.

Le climat et l’autre transition énergétique

Dans l’intervalle, le monde s’était penché sur la hausse progressive de la température moyenne sur terre et de ses effets sur l’environnement. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), fondé en 1988, avait jugé que cette hausse provenait de l’activité humaine, via une production accrue de gaz à effet de serre, dont le plus connu est le CO2. Ces gaz sont produits essentiellement par les combustibles fossiles.

En Europe, on fit l’éloge d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques, tirant leur énergie du vent et du soleil, d’où leur nom d’énergies renouvelables.

L’Union Européenne crut bon de favoriser les sources renouvelables en recommandant aux Etats membres de les subventionner (par les ‘certificats verts’). Le résultat direct fut une hausse du prix de l’électricité. C’est surtout l’Allemagne qui prit ce tournant. Le comble fut atteint en 2011 lorsque la chancelière Merkel, prétextant l’accident de la centrale de Fukushima consécutif au tsunami, ferma la moitié des réacteurs en les remplaçant par … des centrales au charbon !

Certes, en fonctionnement les éoliennes produisent aussi peu de CO2 que les réacteurs nucléaires, soit 12 g par kWh. Mais le vent est intermittent ! Les éoliennes terrestres ne produisent en moyenne que 18% de l’énergie maximale possible. Il faut compenser l’intermittence par des centrales thermiques qui, elles, produisent beaucoup de CO2. La vraie moyenne à associer au fonctionnement des éoliennes est donc plutôt de 360 g par kWh. Tandis que le chiffre de 12 g vaut toujours pour les réacteurs nucléaires, compte tenu de tout leur cycle de vie. Chiffres à comparer à quelque 820 g/kWh pour les centrales au charbon, si chères aux Allemands.

"Green Deal" ou nucléaire ?

L’Union Européenne se targue d’avoir adopté un ‘pacte vert’ et continue à subventionner les énergies renouvelables, ce qui n’a aucune utilité et pèse sur le prix de l’électricité des citoyens.

Or dans le monde il en va tout autrement. La Chine possède actuellement 45 réacteurs nucléaires en activité, tous construits dans les 15 dernières années La Russie a une industrie nucléaire florissante, sous le contrôle de l’Etat. Un fleuron de l’industrie nucléaire russe est cet ‘Akademik Lomonosov’, un bateau équipé d’un réacteur, amené là où il le faut au Nord de la Sibérie. L’Inde s’équipe rapidement de réacteurs. Même les Émirats Arabes Unis, grands producteurs de pétrole, construisent des réacteurs qui notamment serviront au dessalement de l’eau de mer.

Sur le plan des réalités les États-Unis restent les maîtres : les sommes affectées par l’État américain à la recherche de réacteurs avancés, s’agissant de réacteurs de 4e génération à neutrons rapides ou de petits réacteurs modulaires, sont en hausse. Aux USA la plupart des réacteurs peuvent fonctionner 60 ans (et même 80).

On peut encore citer le Canada, ou encore nos voisins de Grande-Bretagne, qui ont décidé de construire 10 nouveaux réacteurs.

Tous ces pays misent sur le nucléaire. Et l’Union Européenne est à la traîne, malgré ses belles paroles : comment a évolué sa production de gaz à effet de serre ces 10 dernières années, sous l’effet de ses massives subventions ? Elle n’a diminué que de 3%. Mais ce qui a bien augmenté, c’est le prix que doivent consentir les consommateurs, qu’ils soient privés ou industriels : ce prix a doublé !

Préférons la réalité des faits aux paroles utopiques. Les sources d’électricité dites renouvelables sont à fonctionnement intermittent ; la compensation de ces irrégularités fournit 30 fois plus de gaz à effet de serre que le nucléaire. Arrêtons l’hypocrisie, et tournons-nous vers les bienfaits du nucléaire comme l’ont compris Chine, Inde, Russie, États-Unis, Canada et Grande-Bretagne !

Dans le cas de la Belgique on ne peut surtout pas fermer les réacteurs nucléaires : grave erreur, comme l’ont écrit récemment des professeurs d’université emmenés par le climatologue André Berger (A. Berger, E. Mund, S. Furfari, P. Kunsch, Ch. Leclercq-Willain, J. Marlot et G. Van Goethem : Plaidoyer pour une transition électrique réaliste après la crise du Covid-19, article paru dans plusieurs journaux le 5 juin).

Bibliographie : - A. Michel : Dompter le dragon nucléaire ? PIE Ed., 2013 ; - J. P. Poncelet : L’Europe à tous vents, Académie Royale de Belgique, 2017.

Titre de la rédaction. Titre original : "Une transition énergétique réussie"