Opinions

Une opinion de Charlotte de Callataÿ et Iona Petcu, conseillères à l'assemblée générale des étudiants de Louvain.

Dix ans après le décret Bologne, nos parents parlent encore de candidatures et de licences, alors que nous nous apprêtons à enterrer la notion d’année de baccalauréat… Ainsi l’a décidé le nouveau décret définissant le paysage de l’enseignement supérieur.

Parmi les changements qu’il apporte, se profile une flexibilisation drastique des programmes d’étude, une réforme importante pourtant passée presque inaperçue dans les débats qui ont surtout porté sur la refonte des structures. Dans les faits, les étudiants ne suivront plus un parcours traditionnel divisé en années d’études avec une même promotion.

Dorénavant, après une première année générale, liberté sera laissée à l’étudiant de construire lui-même son programme d’études. Il devra "simplement" tenir compte des prérequis et corequis nécessaires à chaque cours. Il s’agit respectivement des cours que les étudiants doivent avoir suivis au préalable ou de ceux qu’ils devront suivre en même temps que les cours concernés.

N’avons-nous pas atteint là le Saint-Graal pour l’étudiant : la possibilité de déterminer lui-même l’ensemble de ses cours en fonction de ses intérêts personnels et de ses compétences ? Il pourra choisir les cours dans lesquels il s’épanouira et ceux qui lui permettront de remédier à des difficultés personnelles. Il pourra, selon ses aspirations, se nourrir de philosophie politique ou d’histoire, et devenir un meilleur acteur de sa vie, un citoyen critique et réfléchi. Et il ne faut pas craindre un étalement des études, car l’étudiant tiendra à minimiser son temps d’études, sachant que cela coûtera à sa famille et à lui-même, sans parler de la collectivité.

Etudiants ou parents d’étudiants qui nous lisez, vous décelez certainement le mirage que recèle cette vision. Ainsi, comment ne pas songer aux secrétariats d’étudiants, déjà débordés, qui devront jongler avec autant de parcours particuliers ? Comment ne pas penser à la tentation pour nombre d’établissements de verrouiller les programmes actuels en faisant dépendre la plupart des cours de prérequis ou de corequis ? Comment ne pas envisager l’extrême inverse où l’étudiant libre de toute balise construirait un programme sans aucune cohérence interne, qu’elle soit scientifique ou pédagogique ?

Ces choix, si importants et précoces, nous questionnent. Parce que, si toutes ces libertés permettront sans doute à certains de se découvrir des passions et de s’épanouir dans le travail, elles creuseront immanquablement les écarts déjà existants entre les étudiants : entre ceux dont les parents exerceront les pressions nécessaires pour qu’ils s’améliorent dans certaines disciplines et les autres; entre ceux qui, par caractère, seront plus curieux d’apprendre et leurs compères moins ambitieux; entre ceux qui financeront sans trop de difficultés des études étalées et ceux qui en seront incapables.

De plus, nous craignons que l’étudiant en difficulté, en recherche d’un bon grade ou simplement un peu paresseux, ne se sente incité à ne s’inscrire qu’à des cours réputés "faciles" ou pour lesquels il a déjà acquis la plupart des compétences.

Nous nous interrogeons également sur l’avenir des cours d’ouverture, ces matières sans prérequis ni corequis qui n’offrent au premier abord qu’un avantage comparatif bien faible en termes de débouchés professionnels. Enfin, comment ne pas tabler, comme en Flandre, en Italie ou aux Pays-Bas, sur un allongement moyen de la durée des études et redouter son effet désastreux sur les étudiants économiquement plus faibles ?

L’université gagnerait à se pluraliser mais le prix est aujourd’hui trop élevé : un creusement certain des inégalités déjà criantes; la fin des ambiances de promotion; l’abandon d’un système d’années d’études structurant; des diplômes identiques sur le papier, mais si différents une fois leurs détenteurs parvenus au seuil du marché de l’emploi.