Une opinion d'Olivia Caeymaex, directrice du programme paix de l'organisation Conseil Quaker pour les Affaires Européennes.


A la veille d’importantes discussions politiques de l’Union Européenne (UE) sur l’avenir de leurs opérations en Méditerranée, il importe de soulever que les représentants européens détiennent une opportunité unique d’améliorer leur réponse au problème migratoire actuel en lui donnant une approche plus humaine. Dès la semaine prochaine et dans les prochains mois, l’Europe décidera de l’avenir de l’Opération Sophia en Méditerranée et votera son nouveau budget, ce qui est une occasion exceptionnelle de réorienter sa politique migratoire, vivement critiquée par la société civile.


L’Union européenne a subi jusqu’à ce jour de multiples accusations au sujet de sa politique migratoire qui n’a pu éviter la mort de milliers de personnes dans cette mer, autrefois perçue comme "côte bleue". Cette UE créée, à l’origine, sur base des principes de solidarité et de multilatéralisme, est accusée aujourd’hui de bâtir une Europe Forteresse bloquant par tous les moyens les mouvements de population se dirigeant vers l’Europe, au risque d’avoir à subir la mort de milliers de personnes en Méditerranée.

En juin dernier, deux avocats ont accusé l’UE et ses États membres de crimes contre l’humanité pour meurtre, torture, traitements inhumains et déplacements forcés, commis à l’encontre de migrants tentant de fuir la Libye. La plainte soumise à la Cour pénale internationale se repose sur une analyse de cinq années de politique migratoire européenne, dans laquelle l’ensemble des mesures prises viseraient uniquement, selon eux, à dissuader ceux qui veulent rejoindre l’Europe.

L’Opération européenne militaire Sophia qui a récemment réduit ses effectifs en mer et augmenté sa capacité aérienne, s’est vue critiquée pour ce changement de mandat. Cette opération n’a jamais eu pour mission de sauver des vies en mer mais de prévenir le trafic humain. Néanmoins l’Opération Sophia aurait jusqu’en octobre 2018 récupéré 46165 personnes en mer (1) et aurait avec les opérations Poséidon (Méditerranée oriental) et Themis (Méditerranée central) permis de sauver 450000 vies! En supprimant sa capacité maritime au mois de mars dernier et en augmentant les drônes, FRONTEX - l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’UE - s’équipe de moyens leur permettant d’observer les mouvements de population sans avoir à prendre la responsabilité de sauver des vies ! ( Gabriel Iacovino, directeur du Centre pour les recherches internationales (CeSI)).

La criminalisation des mouvements de solidarité

Au niveau national, la criminalisation des mouvements de solidarité dans ce contexte inquiète également :

La criminalisation des ONGs humanitaires tentant de sauver des vies en Méditerranée a créé un tollé, notamment avec l’arrestation en Italie de la pilote du Sea-Watch, Carola Rackete, finalement relâchée !

En Belgique, la proposition de loi visant à permettre aux services de police de mener des visites domiciliaires chez des particuliers, afin d’y interpeler des étrangers en séjour irrégulier, risque de créer un climat de tension entre les forces de l’ordre et les citoyens qu’ils sont supposés protéger. Cette atmosphère risque d’agrandir le fossé déjà béant entre la société et la police, alors qu’il devrait exister entre elles un lien de confiance, essentiel pour la sécurité des citoyens.

A l’aube de grands changements au sein de la Commission Européenne, en matière de représentation, de budget et de l’avenir de l’Opération Sophia, les leaders européens ont une occasion unique de changer fondamentalement de politique en matière migratoire en lui donnant une approche plus humaine. De récentes discussions entre États membres auraient permis de dégager de nouveaux débouchés et certains pays ont exprimé leur capacités d’accueillir plus de personnes migrantes. Certains craignent que cela ne fera qu’encourager de nouveaux mouvements de population. Pourtant il est clair que la meilleure manière de prévenir une augmentation de mouvement migratoire est de tenter de les comprendre et répondre à leurs causes profondes en créant des opportunités économiques et sécuritaires dans les pays d’origine. Cela présuppose une aide internationale dirigée essentiellement vers les besoins des populations locales et en mouvement, mais également des décisions au niveau international prévenant le conflit plutôt que de le promouvoir, par exemple en évitant, ou en interdisant, les exportations d’armes aux pays impliqués dans un conflit.

L’organisation Conseil Quaker pour les Affaires Européennes a longtemps appelé l’Europe à mettre l’humain au centre de ses décisions, aussi bien en mettant fin à la détention de migrants qu’en s’assurant que ses moyens et interventions dans les régions concernées mettent les "droits de l’homme" au centre de ses priorités. L’Europe peut mettre en place les capacités de recherche nécessaires pour approfondir sa connaissance sur l’étendue et les causes réelles du problème et identifier des solutions efficaces et adaptées aux différents contextes. Certaines de ses décisions sont réclamées depuis plusieurs années par des ONG au travers de différents projets humanitaires, de développement, de consolidation de la paix, à vocation spirituelle ou non, et des droits de l’homme telles que Amnesty International, Oxfam et Human Rights Watch.

Pistes

L’opération Sophia pourrait devenir une opération civile, collaborant avec les navires des organisations humanitaires actives en Méditerranée telles que le Sea Watch et SOS Méditerranée pour le sauvetage en mer. La nouvelle Commissaire européenne von der Leyden pourrait effectuer les recherches nécessaires afin d’obtenir des données plus fiables quant aux problèmes liés aux mouvements migratoires actuels, comme le trafic humain. Une meilleure compréhension du problème permettra d’identifier des solutions de préventions efficaces adaptés aux contextes.

Finalement, le nouveau budget européen dédié à Frontex prévoit un renforcement estimé à 11,3 milliards d’euros pour la prochaine période budgétaire de l'UE, de 2021 à 2027 (2) (3), ainsi que la création d’une force de 10000 agents opérationnels. Plutôt que de renforcer les frontières au niveau sécuritaire, ne devrions nous pas les doter d’hommes et de femmes compétents en matière de soutien psycho-social et de médiation, afin d’apporter aux personnes en mouvement, le réconfort et l’aide qui leur sont nécessaires pour leur permettre d’affronter les défis encourus.

La paix requiert la solidarité

L’Europe doit renoncer, pour les personnes migrantes, aux détentions et/ou emprisonnements dont les conditions sont toujours inacceptables, où qu’elles soient. Leurs effets néfastes risquent de créer un sentiment d’opposition à l’égard de l’Europe plutôt qu’une confiance, un respect et une envie de partager nos normes. Nous nous devons de vivre et faire vivre nos valeurs si nous espérons qu’elles soient assumées par autrui. Il existe de multiples alternatives à la détention de migrants étudiées par des groupes de recherche, qui assurent un respect des droits de l’homme, de la femme et des enfants.

Il est temps que l’Europe change d’approche ! Que ses politiques et financements soient sensibles à la situation actuelle des mouvements migratoires venant notamment de l’Afrique et dans l’intérêt des personnes à ce point vulnérables et désespérées qu’elles se voient contraintes de parcourir des milliers de kilomètres au péril de leur vie et parfois celles de leurs enfants.

En ne servant que les intérêts européens, nous faisons fausse route et causons beaucoup de détresse, outre une instabilité tant à l’intérieur qu’à nos frontières.

Parce que la paix requiert la solidarité et la compréhension mutuelle, rappelons nous les bases sur lesquelles cette Union s’est construite et montrons nous capable de remettre la personne humaine au centre de nos décisions.

(1) : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/soteu2018-factsheet-coast-guard_en.pdf

(2) : https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/migratory-pressures/sea-criminal-networks/

(3) : https://www.bruxelles2.eu/2018/10/07/combien-de-personnes-secourues-en-mer-par-loperation-sophia-par-les-garde-cotes-libyens/