Une opinion du Grand Rabbin de Bruxelles, Albert Guigui.


Cette semaine, les juifs fêtent Hanoucca, alors que les chrétiens célébreront Noël. Il n’y a, en apparence, aucun rapport entre les deux fêtes. Leur concomitance, cette année, peut pourtant nous engager à beaucoup de choses.

Les fêtes de Noël et Hanoucca célèbrent chacune à leur manière la lumière. Les juifs allument la Hanoukia (chandelier à neuf branches) chaque soir durant huit jours. Les chrétiens illuminent les sapins et inondent leurs maisons de lumière. Cette concordance est-elle un pur hasard ? Non. Pour les juifs, il s’agit de commémorer la purification du Temple souillé par l’occupant et la ré-inauguration du culte dans le Temple. À l’heure où l’occupant voulait anéantir le judaïsme, une petite fiole d’huile avait été trouvée dans le Temple. Versée dans le candélabre au moment de l’inauguration, cette huile brûla miraculeusement huit jours. Tandis que pour les chrétiens, c’est la naissance lumineuse du Christ qui est au cœur de la célébration. Aucun rapport, en apparence. Néanmoins, par-delà la signification propre à chacune des religions, une même symbolique unit les deux traditions : la victoire de la lumière sur les ténèbres. Le triomphe du bien sur le mal.

Cette profusion de lumière véhiculée par les juifs et les chrétiens au même moment est surtout celle d’un partage de lumière. Cela ne se fait pas dans la solitude, dans l’isolement, dans la discrétion mais cela doit être partagé, au moins au niveau du regard, par un maximum de gens, comme si cela donnait lieu à plus de convivialité, à une meilleure qualité de vivre-ensemble.

Au moment de l’allumage, nous récitons cette prière qui s’ouvre sur cette expression : "Ces lumières, nous ne devons pas nous en servir, mais seulement les regarder." En regardant les lumières sans en tirer un profit quelconque, c’est la qualité du regard qui importe. C’est notre façon de regarder les lumières de Hanoucca qui devient essentielle.

Dans quel esprit voit-on ?

À l’occasion de Hanoucca, et certainement à l’occasion des fêtes de Noël, nous apprenons à voir, nous apprenons à regarder notre prochain. C’est de cela qu’il est question. Les lumières de Hanoucca et de Noël ont pour vocation à améliorer la qualité du regard, à améliorer notre manière d’être par rapport au monde et par rapport aux hommes.

Nous ne savons plus ouvrir les yeux. Nous ne savons plus regarder autour de nous. Nous ne savons plus prêter attention à ce qui se passe afin d’être responsable et nous inscrire dans la qualité d’une relation envers notre prochain.

La tradition juive a surtout mis en valeur le miracle de la fiole d’huile, ne mentionnant les hauts faits d’armes des Macchabées que du bout des lèvres. À l’instar de la fête de Noël, elle a tenu à ce que cette fête soit celle des enfants, celle de la culture de vie sur la culture de mort. "Cette fête qui dure huit jours nous enseigne que l’on peut gagner une guerre en faisant couler l’huile et non le sang ; que les guerres de religions sont désuètes et ne servent à rien sinon à accroître le nombre de morts. On gagne vraiment une guerre quand on apporte la lumière pour tous ceux qui veulent la recevoir." En effet, la guerre n’est jamais salutaire. La guerre c’est le mal. La guerre, c’est le chaos. La guerre, c’est le reniement de Dieu à l’échelle de l’absolu.

La lumière de Hanoucca brille dans le chandelier mais elle brille d’abord dans le cœur de tous ceux qui savent résister à la tyrannie et à l’oppression. Elle brille dans le cœur de ceux et de celles qui savent dire non à l’intolérance et à la dictature.

Les lumières de Hanoucca et celles des sapins de Noël symbolisent, au fond, la même chose : l’espoir d’une vie illuminée par des valeurs de vie, la victoire de la lumière sur l’obscurité, quelle qu’elle soit, physique ou spirituelle ; la victoire sempiternelle de la vie sur la mort.

Hanoucca, comme Noël, est la fête de l’humanité civilisée qui croit en des valeurs messianiques. Israël et l’Église vivent dans l’attente. Les juifs attendent chaque jour l’avènement messianique. Les chrétiens, quant à eux, attendent le retour du Christ : la parousie. Vivre dans l’attente ne signifie pas vivre les bras croisés. Vivre dans l’attente signifie : agir. Agir en vue de créer un espace dans lequel le Messie attendu pourrait arriver. Ensemble, nous devrons œuvrer pour un monde où la dignité de l’homme est respectée. Nous devons favoriser une collaboration active, présente et adulte sur les grands problèmes d’aujourd’hui et notamment sur les grands problèmes de société : droits de l’homme, respect de la personnalité humaine, droit à la vie et surtout la protection de l’environnement, etc.

Hanoucca, et certainement la fête de Noël, nous invitent à garder les yeux ouverts. Elles nous apprennent à améliorer la qualité de notre regard afin de faire de nous des observateurs attentifs, responsables et non des observateurs préoccupés par l’usage de ce qu’ils voient à d’autres fins que le bien pour notre prochain.

Serrons-nous les mains

Ce regard sur l’autre doit nous engager et nous encourager à puiser force et courage chez l’autre. C’est ainsi que nos sages expliquent une habitude qui est entrée dans les mœurs mais dont on ne connaît ni l’origine, ni le sens. Pourquoi, quand deux personnes se rencontrent, se serrent-elles la main pour se saluer ? Quelle est l’origine de cette habitude et que signifie ce geste d’amitié ?

Dans la tradition juive, chaque lettre en hébreu a une valeur numérique. Le mot hébraïque Yad qui signifie "main" a comme valeur numérique 14. Et quand deux mains se serrent pour se saluer, les deux mains ont comme valeur numérique 28.

Un autre mot hébraïque a comme valeur numérique "28". Il s’agit du mot "Koah" qui veut dire "force".

Quand deux personnes se serrent la main, chacun cherche à procurer de la force et du courage à l’autre. Chacun cherche à puiser la force et le courage d’entreprendre chez son ami qu’il vient de rencontrer.

Le monde en général et notre Europe en particulier sont plongés dans la tristesse et la morosité. Les terroristes qui sèment la mort à Paris, Bruxelles, Berlin et ailleurs dans le monde ont créé un climat de pessimisme ambiant. La crise économique que nous connaissons depuis quelques années continue à sévir. Ne cédons pas à la peur. Ne cédons pas au désespoir.

Serrons-nous les mains les uns les autres. Serrons-nous les mains pour dire non à toute forme de racisme, d’islamophobie et d’extrémisme. Serrons-nous les mains pour dire oui à une Europe ouverte et tolérante. Serrons-nous les mains pour apporter un surplus de lumière à tous ceux et toutes celles qui se trouvent dans le besoin. Serrons-nous les mains pour nous donner la force et le courage d’entreprendre.

Ne l’oublions jamais, un peu de lumière peut chasser beaucoup d’obscurité. Faisons-en sorte que ces lumières de Hanoucca et de Noël puissent rayonner de tous leurs feux dans nos foyers respectifs et nos cités. Faisons-en sorte que ces fêtes soient porteuses de joie et de bonheur.