Quiconque se balade à Bruxelles aura noté l’importance des démolitions et reconstructions qui jalonnent notre petite région. La table rase est-elle la seule norme possible de l’urbanisme moderne ? Tentative de décodage. Une opinion d'Isabelle Douillet-de Pange, Bruxelloise et historienne de l'art.

L’architecture du passé se caractérise par une réappropriation constante du bâti ancien, que l’on remet sempiternellement aux modes et aux besoins du moment. Un exemple emblématique de récupération est le théâtre de Marcellus à Rome : construit dans l’Antiquité, transformé en forteresse au Moyen Âge puis en palais au XVIe siècle suivant les plans de l’architecte B. Peruzzi. La contemplation de ce bâtiment, âgé de plus de 2000 ans et raccommodé de toutes parts, nous plonge dans les abysses du temps : le travail de générations lointaines se voit réactualisé de manière organique, créant entre le passé et nous des ponts tangibles. Même si les exemples issus du passé ne sont pas aussi spectaculaires, ils sont légions tant la réappropriation est la norme incompressible de l’architecture ancienne. De façon générale, on peut même affirmer que ce qui nous séduit dans les villes du passé, c’est ce côté "mille-feuilles". Les villes et les bâtiments anciens dégagent un charme puissant du fait même de leur stratification perceptible. Ils sont des palimpsestes dans lesquels nous nous confrontons aux divers âges de l’humanité.

Rupture avec le bâti ancien

Le remploi évite une gabegie de matières premières mais aussi de temps et de main-d’œuvre. À Bruxelles, un bel exemple réside dans les maisons du centre-ville. En 1695, durant trois jours, la ville est bombardée par les troupes de Louis XIV. Un tiers de Bruxelles part en fumée, soit plus de 4 000 maisons ! Il faut trois-quatre ans, oui seulement trois-quatre ans, pour reconstruire le tout. Et ce, sans grue ni bulldozer, mais grâce à une récupération de tout ce qui peut être réutilisé : fondations, pans de murs encore debout, jusqu’aux pièces en bois carbonisées des charpentes, qu’on rabote et réintègre.

Depuis les années 1860, on a rejeté cette manière millénaire de procéder pour lui substituer une idée nouvelle de la modernité, dont nous souffrons tous à l’heure actuelle. La décennie 1860 marque en effet l’avènement de grands travaux en rupture avec le bâti ancien. À Bruxelles, on enterre la Senne, en détruisant des pans entiers de la ville basse et en édifiant sur son voûtement des boulevards ; on construit le palais de justice de toutes pièces en démolissant une partie des Marolles. On fait fi de l’ingéniosité sans borne du passé pour lui préférer l’ingénierie pure, en privilégiant désormais la déchetterie au remploi. Cette manière de faire a ouvert la boîte de Pandore. À chaque génération, les Bruxellois se voient comme condamnés à reconstruire leur ville, en mettant la précédente à la poubelle, et ce, dans la certitude absolue de faire mieux que leurs parents ou leurs grands-parents. Cette insatisfaction - oserais-je dire cette malédiction ? - dure depuis 160 ans, faisant de la ville un éternel chantier. Alors que, ironie de l’histoire, Bruxelles n’a presque pas été bombardée durant les deux guerres mondiales, son éventrement est permanent.

Violence émotionnelle et écologique

Les édiles et les promoteurs ne sont pas les seuls responsables de cette attitude. Elle me semble correspondre à la conviction largement partagée par les Bruxellois qu’on peut, que dis-je, qu’on doit faire mieux que la génération précédente, en détruisant et en reconstruisant à tour de bras. En ce moment, on s’en prend aux bâtiments des années 1960, 1970 et 1980, et particulièrement aux bureaux, tenus responsables de l’inhumanité de notre ville. On les gomme littéralement.

Décodé, ce tout-à-la-poubelle est effrayant d’un point de vue historique. Décors de notre quotidien, ces chantiers sont d’une violence émotionnelle considérable, sans compter l’inconfort qu’ils génèrent pour ceux qui doivent vivre à côté d’eux. Et que dire de la gestion des déchets et du bilan carbone d’une telle attitude ? On a tous vu, on voit tous les jours des pelleteuses perchées sur des amas de béton armé. Où vont ces déchets ? On nous jure qu’ils sont bien évidemment recyclés. Oui, mais à quel coût énergétique ? N’est-il pas moins traumatisant, plus logique, plus rationnel de remployer, de rénover, de réapproprier plutôt que de recycler ? Interrogés, architectes et promoteurs nous lancent un regard de pitié en assurant que ce n’est évidemment pas possible, que cela coûterait trop cher, etc. Peut-on réellement les croire ? Peut-on véritablement imaginer qu’un bâtiment en béton armé de moins de 60 ans n’est pas récupérable ? Cette chose invraisemblable est pourtant la norme aujourd’hui, et l’imminence d’une catastrophe climatique n’y fait rien.

Il est urgent de rompre avec la pathologie collective des destructions/reconstructions et de penser la modernité dans sa continuité organique avec le passé. Un challenge qui requiert une multitude de changements, non seulement des mentalités - ce qui sera sans doute le plus compliqué - mais aussi des métiers de la construction. Un abandon de la pelleteuse au profit de métiers artisanaux, où ingéniosité et re-création deviennent les maîtres mots. Revenons aux réparations, aux adaptations, au remploi, à la stratification, bref, prenons conscience qu’il y a quelque chose avant nous dont l’existence ne peut pas purement et simplement être niée.

Intégrons du neuf à de l’existant

Bruxelles est aujourd’hui confrontée à une explosion démographique sur un territoire qui ne peut pas être étendu. Cela signifie concrètement une densification sans précédent des quartiers résidentiels, mouvement déjà à l’œuvre dans une commune comme Ixelles par exemple. Si nous persistons dans la politique de la table rase telle que nous la menons majoritairement aujourd’hui, c’est à la démolition entière de la ville que nous assisterons, avec son cortège de bruit, de poussière et d’inhumanité. Un enfer sans fin. Si nous procédons, au contraire, en récupérant, en divisant, en isolant, en surhaussant, en intégrant du neuf à de l’existant, en récupérant tout ce qui peut l’être pour le transformer au gré des goûts et des besoins, non seulement nous nous réinscrirons dans le développement naturel et millénaire des villes, mais nous nous éviterons la violence des démolitions totales, des monceaux de déchets, des excavations, des dépenses de matériaux neufs et des constructions sans âme sorties ex nihilo et condamnées à être démolies dans une ou deux générations. J’entends certains d’entre vous murmurer : "encore une rêveuse…". En fait, je me trouve bien réaliste. J’ai en effet cessé de fantasmer à des ressources inépuisables, à une consommation infinie et à l’effacement du passé sans traumatisme.

Les intertitres sont de la rédaction.