Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe, directeur général honoraire à la Commission européenne.

Souvent dans la vie, le succès est affaire de timing. La stratégie atlantique de l’Europe ne fait pas exception. Traditionnellement l’initiative vient de Washington et les Européens, comme les colombophiles de notre enfance, attendent. Aujourd’hui Ursula von der Leyen doit prendre l’initiative pour aller dire aux Américains ce que l’Europe attend d’eux, dans l’esprit d’un partenariat atlantique sur pied d’égalité. Car, que nous le voulions ou non, nous sommes embarqués dans le même bateau et il court sur son erre, sans cap défini.

L’ère Trump s’achève, non sur un coup d’État manqué, mais sur une pitrerie qui, hélas, a coûté la vie à quatre Américains. Exit Trump, désormais un objet de contradiction pour le camp républicain qui mettra du temps à s’en remettre. Que la présidence Trump ait été possible doit nous interpeller. Ce n’est pas simplement affaire de populisme et de réseaux sociaux qui finissent par servir d’explication à tous les mouvements sociaux et politiques de notre époque. Trump est arrivé au pouvoir parce que la condition des Américains ordinaires s’est détériorée depuis l’entrée du monde occidental dans une mondialisation non maîtrisée. L’Europe, avec un décalage qui nous laisse un peu de temps pour réagir, est sur la même trajectoire. Le changement climatique et la renaissance de la Chine ajoutent deux complications supplémentaires avec lesquelles il nous faut composer, de concert avec les Américains. Mais cette fois l’Europe doit reprendre l’initiative.

Que fera Joe Biden de sa majorité ?

Car le fait important mercredi aux États-Unis était l’élection de deux sénateurs démocrates en Géorgie. Voilà en effet Joe Biden assuré d’une majorité aux Congrès, Chambre et Sénat. Que va-t-il en faire ? Tout est là pour l’Amérique, l’Europe et le reste du monde. Sera-t-il un nouveau Roosevelt ?

Les États-Unis ont trois principaux problèmes : une société injuste marquée par des inégalités sans précédent et par la violence, notamment raciale, qui l’accompagne ; un modèle environnemental insoutenable pour la planète ; une prétention à préserver à tout prix leur hégémonie stratégique, notamment vis-à-vis de la Chine.

La démocratie américaine est gangrenée par l’emprise de la finance et des lobbys sur le monde politique, aussi bien le clan républicain que l’establishment du parti démocrate auquel appartient Biden, comme les Clinton avant lui. Joe Biden pourra-t-il s’en dégager et inventer un New Deal qui rendrait le dernier mot au politique et permettrait aux États-Unis de se doter d’un État-providence efficace et d’une fiscalité progressive au-dedans, et d’engager une coopération multilatérale avec l’Europe et la Chine sur le climat et sur l’ouverture des marchés compatible avec une distribution juste de la richesse ? Celle-ci implique d’être fondée sur une concurrence numérique effective, sur une coopération efficace en matière de fiscalité des multinationales, à commencer par les Gafam, sur la fin des abus de l’extraterritorialité et sur des normes sociales minimales.

Jusqu’ici nous n’en savons rien et le choix de l’équipe Biden, où l’on retrouve des cadres de Goldman-Sachs et de la Silicon Valley, ne donne pas de signaux dans le sens d’une direction réformatrice.

Biden aura-t-il l’envergure morale pour entreprendre et réussir ce U-turn radical qui rompe avec le néolibéralisme, lequel mine les valeurs morales et la cohésion sociale en Occident ?

La responsabilité de l’Europe

Les Européens doivent quitter le banc de touche et s’engager dans un dialogue sur ces questions avec la nouvelle Administration au plus tôt. La Commission von der Leyen et le Haut-représentant Josep Borell ont soumis au dernier Conseil européen de décembre un premier memorandum dans ce sens. S’y ajoute le paquet Vestager-Breton pour reprendre la main sur les géants du numérique. Reste la défense commune dont il nous faut reprendre le contrôle au sein de l’Otan pour nous faire entendre de Washington sur les options stratégiques de l’Alliance avant qu’elles ne soient dictées à l’Europe.

Une présidence Biden réussie est dans l’intérêt, mais aussi de la responsabilité, de l’Europe. C’est le devoir de l’UE de définir une vision du monde, de lui donner un contenu concret et d’en parler avec l’Administration Biden. Madame von der Leyen doit aller à Washington.

>>> Titre original : "Urusula, go to Washington". Qui ne se souvient de "Mr Smith goes to Washington", un film délicieux qui relate l’élection au Congrès d’un honnête citoyen décidé à rendre sa vitalité à la démocratie américaine.