Une opinion d'Antoine de Borman, conseiller chez Whyte Corporate Affairs. L'auteur s'exprime à titre personnel.

C’est à la faveur du Grand Confinement que plusieurs initiatives ont été prises afin d’aménager certaines rues, notamment à Bruxelles mais aussi dans d’autres centres urbains, afin d’octroyer plus de place aux piétons et aux cyclistes. Des aménagements qui avaient d’autant plus de sens que l’usage de la voiture nous était interdit, sauf raison expresse. Les déplacements doux étaient donc les seuls qui nous étaient réservés.

Ces aménagements ont continué de se développer, des pots de peinture ont été vidés et plusieurs pistes cyclables ont été créées. Des voies de circulation ont même été supprimées sur certains axes : de 5 à 4 sur la rue de la Loi ou de 3 à 2 sur le boulevard Lambermont. Ces mesures semblent avoir contribué à favoriser un état d’esprit favorable à la petite reine, vu le boom des ventes de vélos - surtout électriques - ces dernières semaines.

Depuis lors, si l’apaisement est venu dans certaines rues, ce n’est pas du tout le cas dans le débat public. Un ministre rochefortois s’est ainsi inquiété de l’évolution de la mobilité dans la capitale et plusieurs s’insurgent contre ces aménagements : ces mesures nuiraient à l’attractivité de Bruxelles, elles bloqueraient l’arrivée des navetteurs et "le trafic va être catastrophique à la rentrée".

La vigueur des réactions à ces quelques aménagements m’étonne encore. Quelques éléments de réflexion.

Congestion

L’idée que la réduction des bandes de circulation va avoir un impact énorme sur le trafic n’est pas correcte. La circulation s’apparente à de la plomberie. La quantité d’eau que l’on peut faire passer dans un tuyau durant un temps donné ne dépend pas d’abord de la largeur au milieu du tuyau, mais surtout de la taille de son embouchure. C’est la même chose pour la circulation. La congestion sur la rue de la Loi dépend du flux de voitures qui parvient à franchir le feu près de la petite ceinture, et non du nombre de bandes de circulation.

L’impact du télétravail

L’idée que la situation sera totalement chaotique à la rentrée présuppose que le nombre de voitures sur les routes sera à ce moment revenu à son niveau antérieur. En ce début août, on a malheureusement beaucoup de raisons d’en douter. La crise sanitaire est loin d’être derrière nous et le télétravail, adopté aujourd’hui par deux tiers des travailleurs, restera vraisemblablement très répandu durant le reste de cette année 2020, voire au-delà. Le recours plus systématique au télétravail dans les mois et années à venir va avoir en réalité un impact beaucoup plus important sur l’afflux de navetteurs (avec toutes les conséquences que cela entraîne pour Bruxelles et ses commerçants) que quelques aménagements urbains.

Sécurité renforcée

Un rééquilibrage de la place des différents modes de transport est indispensable pour que les rues de nos villes soient plus sûres, plus apaisées et permettent tant aux différents modes de transport qu’aux différents usagers d’y trouver leur place. Une artère avec trois bandes de circulation ou plus par sens est totalement inutile dans une agglomération. Sécuriser les parcours cyclistes ainsi que les piétons (y compris les personnes âgées, les poussettes et les enfants) est indispensable. L’attractivité de notre capitale ne dépend pas uniquement de la place réservée à la voiture, loin s’en faut, mais bien plus de la capacité à développer du bien-être en ville.

Et à long terme ?

Les aménagements qui ont été réalisés ces dernières semaines ont clairement été menés à la hussarde. Des initiatives régionales ont été prises sans information préalable des communes, des riverains ont été mis devant le fait accompli… La logique participative qui avait présidé à l’élaboration du plan bruxellois "GoodMove" n’a pas été maintenue une fois ce plan adopté… Si certaines mesures ont été prises dans l’urgence, il est temps désormais de remettre de l’ordre dans ce processus. Pas pour revenir en arrière ! Mais pour s’assurer au contraire que ces différents aménagements s’intègrent dans une logique d’ensemble, prennent en compte les différents impacts et dès lors que l’on évitera toute remise en cause ultérieure. La mobilité a en effet besoin que les actions de court terme s’intègrent systématiquement dans une vision de long terme, sans quoi tous les efforts pour un shift de mobilité resteront vains.

Des bandes cyclables… mais encore ?

Peindre le sol ne peut pas être la seule mesure prise pour favoriser le développement des modes actifs comme le vélo. Il faut veiller à la sécurité des cyclistes tout au long de leur parcours : certains tronçons restent dangereux, particulièrement (comme par hasard) à la frontière entre plusieurs communes. Il faut également sécuriser le stationnement des montures. Beaucoup de Bruxellois n’ont en effet pas accès à un espace sécurisé pour y ranger leur vélo, ce qui renforce probablement les tensions entre ceux qui se déplacent à vélo et ceux qui ne le peuvent pas. D’autres mesures d’accompagnement doivent donc être prises pour permettre à tous de ranger son vélo en toute sécurité (via des box vélos mais également par l’utilisation partagée de garages, l’installation de rangements vélo dans les immeubles, le développement d’espaces sécurisés pour vélo au sein des parkings en gestion…). Et certains ne peuvent se déplacer à vélo ou même à pied : il faut en tenir compte également lorsque des aménagements sont réalisés.

Rester souple

Bruxelles a trop longtemps souffert de l’absence d’une politique de mobilité suffisamment volontariste, traversée par des autoroutes urbaines et laissant peu de places aux modes actifs. Elle est en train, à la faveur de la crise sanitaire, de mettre les bouchées doubles pour rattraper son retard et d’octroyer un peu plus de places aux piétons et aux cyclistes. Il est indispensable de poursuivre ces efforts et, pour les inscrire durablement dans le temps, de les inscrire dans une dynamique collective, transparente, en évaluant en temps utile ses impacts et en prenant les mesures correctrices qui s’imposent en pleine concertation.