Etes-vous satisfait de ce qui s’est passé en Egypte depuis deux ans ?

Il est trop tôt pour faire un bilan d’un mouvement révolutionnaire qui est toujours en cours. Nous sommes encore dans la phase de remise en question mais nous ne sommes pas dans la phase de remise en ordre. Par conséquent, la transition est un chemin sinueux et difficile qui n’est pas semé de pétales de roses. En Europe, les gens manifestent trop d’impatience par rapport à ce printemps arabe qui, selon eux, ne bourgeonne pas encore.

La démocratie est en route ?

L’Egypte a fait des élections libres et transparentes, et Dieu merci, pour la première fois, les Arabes se sont rendus aux urnes sans connaître à l’avance le résultat du scrutin, ce qui est un point positif. Les Egyptiens ont voté pour les Frères musulmans. C’était un secret de Polichinelle. Il ne pouvait en être différemment étant donné que les Frères sont une organisation ancienne, bien implantée sur le territoire, et qui a utilisé les milliers de mosquées comme autant d’antennes électorales. Ils se sont trouvés face à un autre camp, laïque et moderniste, qui est extrêmement atomisé et qui ne pouvaient pas gagner les élections en l’état. En plus, deux ans après la révolution, je constate que l’Egypte peine à sortir de l’ornière, à stabiliser le champ politique, à remettre l’économie en ordre de marche, et le constate beaucoup d’impatience chez les jeunes qui, eux, sont sortis dans les rues, qui ont revendiqué l’emploi et le travail. Ils constatent que la révolution leur a été un peu confisquée et ils ne parviennent pas à trouver la voie dont ils rêvent. L’élection ne peut pas être à la démocratie; c’est plutôt un instrument. La culture démocratique, pour s’enraciner en Egypte, nécessitera dix ans, peut-être même davantage.

Vous parliez des difficultés économiques. Comment l’expliquer ?

Il y a moins d’investissements en Egypte. Mais surtout, le tourisme a perdu plus de 40 % au cous des deux dernières années. Il est en train de reprendre tout doucement mais le fait qu’il y ait une perception d’instabilité fait en sorte que l’économie égyptienne bat de l’aile. l’Etat est en train de puiser dans ses réserves. On assiste à une érosion des réserves à l’intérieur de l’Egypte qui sont passées de 35 à 15 milliards de dollars. Les investissements étrangers et arabes peinent à créer suffisamment d’emplois tandis que les investissements à l’intérieur de l’Egypte se raréfient. Moins de dynamisme dans les secteurs industriel et commercial, et on assiste à une aggravation du chômage en Egypte alors que les jeunes pensaient justement améliorer leur sort.

Sur le plan international, voyez-vous un statu quo ?

Il y a certainement une évolution de la politique étrangère car le système de Moubarak a brillé par son inefficacité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la région. Quand Moubarak se pavanait avec les dirigeants du monde, il était considéré comme un homme modéré et sage, mais, à cette époque, l’Egypte a perdu toute influence sur le système régional arabe, alors que historiquement, l’Egypte avait constitué un rôle prédominant. Il a été dépassé par le petit émirat de Qatar, par la Turquie, et même par l’Iran. Aujourd’hui, avec la nouvelle direction égyptienne, le président Morsi essaie de redorer le blason de son pays et de lui rendre le rôle qui lui appartient. On a pu le constater dans la médiation de Morsi lors de la dernière offensive israélienne sur Gaza, une médiation réussie, et on va le constater de nouveau avec les négociations intrapalestiniennes qui se déroulent aujourd’hui au Caire et qui vont déboucher sur une réconciliation. Même si l’Egypte n’a pas remis en question le traité de paix qui la lie à Israël, il est clair que l’Egypte de Morsi ne rampera pas aux pieds de l’Amérique et d’Israël.

Quels sont vos espoirs pour le futur ?

J’espère que le Président Morsi va se comporter comme le président de tous les Egyptiens et non pas comme un chef des Frères musulmans. C’est-à-dire il doit veiller à ce que l’opposition soit entendue et être attentif aux besoins immédiats des Egyptiens. Qu’il donne à l’étranger des signaux de stabilisation et que l’activité économique peut redémarrer.

"J’espère que le Président Morsi va se comporter comme le président de tous les Egyptiens et non pas comme un chef des Frères musulmans. C’est-à-dire il doit veiller à ce que l’opposition soit entendue et être attentif aux besoins immédiats des Egyptiens."