Appréciez-vous les actions des Femen ?

Jusque maintenant, il n’y a que leur mode d’action qui apparaît. Pour moi, il n’est pas gênant parce que les féministes ont toujours su renouveler leur manière de dire ce qu’elles avaient à dire. Mais j’ai beaucoup de questions par rapport à leur projet. Au service de quel projet mettent-elles leurs actions ? J’ai entendu récemment des choses qui m’ont inquiétée, quand elles parlent par exemple de vouloir libérer les femmes tunisiennes parce qu’elles entrevoient dans leurs yeux une volonté de se faire libérer par les femmes occidentales. Cela me trouble. On n’émancipe pas les femmes malgré elles. Les Tunisiennes, leur combat leur appartient. C’est à elles de trouver leur mode d’émancipation.

Le fait d’utiliser le corps de la femme a toujours été dénoncé par les féministes. Or, c’est ce qu’elles font. Votre explication ?

Elles ne se sont que très peu expliquées jusqu’ici sur le pourquoi de leur mode d’action. Cela me gêne. J’aimerais comprendre. Pourquoi comme féministe exposer son corps, et pourquoi, pour ce faire, être obligée d’être dans une certaine norme physique ?

Que pensez-vous de leur récente action face à Mgr Léonard ?

Les cibles de leurs actions ne rejoignent pas les nôtres en tant que féministes. Je ne me prononce pas sur la légitimité de leurs actions en Ukraine ou ailleurs. Il peut y avoir des justifications à des combats contre certains liens qui existent entre la religion et l’Etat, ou quand la religion dicte des orientations qui sont défavorables aux femmes. Mais ce mode d’action utilisé contre l’archevêque est inadéquat étant donné le peu de pouvoir que peut encore avoir Mgr Léonard. Il y a parfois la crainte d’assister à des retours en arrière, par exemple avec la loi sur l’avortement. On sait très bien que cela reste fragile. Mais on sait aussi qu’on est dans un pays démocratique. Et du jour au lendemain, Mgr Léonard n’a pas de pouvoir pour supprimer cette loi.

Quant à vous, quel est votre terrain d’action en tant que féministes ?

Pour moi, aujourd’hui, la cible est d’ordre socio-économique. La situation d’inégalité que vivent les femmes plus l’austérité sont en train de les précariser. Et en menant des actions qui n’ont pas de pouvoir, on est en train d’occulter le vrai combat. Cela occupe les médias, cela occupe les politiques, mais pendant ce temps-là, on est en train de s’éloigner de nos combats et de la situation socio-économique des femmes qui plongent dans la précarité.

Justement, à Vie Féminine, quel est votre point de vue sur le féminisme d’aujourd’hui ?

On y croit fort. Pour nous, le féminisme est un projet politique qui ne veut pas seulement corriger les inégalités entre les hommes et les femmes, mais changer radicalement leurs rapports dans notre société. On entend parfois qu’aujourd’hui, on a pas mal de droits, et que la situation en Europe est quand même meilleure qu’ailleurs mais il y a des inégalités flagrantes qui existent ici. La situation des violences ne s’améliore pas. Dans l’emploi, quand les femmes tentent de s’insérer sur le marché, elles doivent le faire à travers des temps partiels et des emplois précaires. Il y a aussi un manque flagrant de places d’accueil pour permettre aux femmes de s’engager dans la vie professionnelle. Tous ces enjeux sont à nos yeux prioritaires par rapport au féminisme. Celui-ci garde toute son importance. Et on doit faire en sorte que le féminisme ne soit pas occulté par des phénomènes périphériques qui en plus ont une grosse visibilité. Nous, nous continuons à travailler dans l’ombre avec les femmes pour pouvoir entendre leurs réalités, et les faire entendre par ceux qui ont un réel pouvoir. Tout ce travail de l’ombre n’est pas perceptible par le grand public mais ce sont ces combats-là qui font qu’à un moment donné, on améliore les conditions de vie des femmes.

"Nous continuons à travailler dans l’ombre avec les femmes pour pouvoir entendre leurs réalités, et les faire entendre par ceux qui ont un réel pouvoir. Tout ce travail n’est pas perceptible par le grand public mais ce sontces combats-là qui fontqu’à un moment donné,on améliore les conditionsde vie des femmes."