Une opinion de Bruno Dayez, avocat, auteur de "Justice et cinéma" (Anthemis).

"La réalité dépasse la fiction", dit-on dans les quelques cas qui défient l’entendement. Car, de fait, la plupart du temps, c’est la fiction qui dépasse la réalité en vertu de l’imagination sans limite des créateurs. La série "De twaalf", diffusée par Netflix, n’échappe pas à la règle, bien qu’il s’agisse d’un procès d’assises censé se dérouler de nos jours à Gand et qui mise donc beaucoup sur sa vraisemblance. Une bonne part de son intérêt découle en effet de ce réalisme allégué puisque le spectateur, par le biais de la fiction, rentre dans l’intimité de six jurés en même temps qu’il assiste aux moments-clés du procès pour suivre enfin la délibération du jury "comme s’il y était".

Le parti pris est très intéressant et, disons-le tout net, la série est assez passionnante. Je la recommanderais sans réserve à mes amis et connaissances pour le plaisir qu’elle procure si je n’avais quelques réserves importantes à émettre sur ce qu’il faut en penser.

Des jurés omniscients ?

Une première réserve concerne, comme c’est souvent le cas, ce que les spectateurs savent et que les personnages sont censés ignorer. Les dix épisodes sont ainsi émaillés de flash-back concernant des faits plus ou moins capitaux. Il paraît aller de soi que les jurés auraient revu leur point de vue s’ils jouissaient de l’omniscience du spectateur. Et que le spectateur ne se serait pas forgé la même conviction s’il n’avait pu visionner ces scènes lui révélant une vérité inédite. Cela biaise donc considérablement le point de vue du spectateur dès lors qu’il est introduit "dans le secret des dieux". Il devient du fait même incapable de juger de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusée comme l’un quelconque des douze jurés. Or, l’originalité du propos consistait en principe à montrer comment la vie privée de six des jurés déteignait sur leur verdict. Il y allait donc d’une démonstration à visée pédagogique, dont le projet même tendait à nous convaincre que la justice est "humaine, trop humaine", nos jugements étant toujours redevables, à tout le moins en partie, de notre situation personnelle. Dans ce but, il aurait été très nettement préférable que le spectateur n’en ait pas su davantage que les jurés. S’étant fait sa propre opinion au terme du procès, il aurait pu confronter celle-ci avec celle de chacun des jurés pour se rendre compte de la part de subjectivité qui entache le jugement de chacun. A partir du moment où il dispose d’informations méconnues des jurés, le spectateur n’est plus à même de savoir ce qu’il aurait décidé s’il les avait ignorées. La vertu "éducative" de la série, du même fait, en prend un sérieux coup.

L'ultime péripétie, profondément regrettable

Une deuxième réserve tient à l’ultime séquence de la série. Disons, pour faire bref, que l’accusée est reconnue coupable d’un assassinat et acquittée pour un autre. Après le verdict, la condamnée révèle implicitement à son avocat qu’elle était bel et bien coupable des deux crimes alors que celui-ci, sincèrement persuadé de son innocence, avait plaidé avec vigueur son acquittement. Cette ultime péripétie, assez artificielle, est profondément regrettable. En effet, la caractéristique principale de la "vérité judiciaire", c’est qu’elle fait autorité bien qu’on ne puisse jamais savoir avec certitude si elle correspond à la vérité nue. L’arrêt de la cour d’assises met un terme au litige, qu’il soit vrai ou faux, et, sauf miracle, il sera impossible d’en démontrer ultérieurement la fausseté éventuelle. L’ajout de cette dernière scène vient rompre avec ce qui relève pourtant d’un trait majeur de la justice : la vérité brute est inconnaissable et tout verdict frappé d’aléatoire. En comblant la frustration du spectateur "qui voudrait bien savoir", les scénaristes le placent à nouveau dans une position de toute-puissance, certes confortable, mais au mépris d’une réalité essentielle : jamais le doute ne peut être totalement levé.

Un pitoyable débat

Une dernière réserve tient à la délibération et au verdict. Je gage que tous les professionnels du droit partageront ma conviction selon laquelle l’accusée, au terme du procès que l’on nous a donné à voir, devait être acquittée des deux assassinats, un doute majuscule subsistant quant à l’auteur de chacun d’eux, et ce doute devant bien sûr profiter à l’accusée. Or, le jury étant réuni pour en décider, le spectateur assiste à un pitoyable débat, très ramassé, quelques-uns des jurés "monopolisant le crachoir" pour asséner aux autres de prétendus arguments aussi péremptoires que sommaires. Etant un adversaire impénitent du jury populaire, je ne m’en plaindrai guère, la série n’ayant rien à envier aux "Douze hommes en colère" quant au caractère expéditif et simpliste de bon nombre d’opinions émises, à l’abri des regards, par douze quidams élus par le sort et souvent fâchés de ce méchant hasard. Si la série conserve donc l’intérêt pédagogique dont elle se prévaut en insistant sur sa conformité au réel, c’est certainement ce délibéré, si frustrant soit-il, qui se révèle le plus instructif. On y voit condamner l’accusée sur base de raisonnements à l’emporte-pièce, éminemment contestables, aboutissant à une majorité trop courte (7 contre 5), en sorte que les trois magistrats professionnels doivent délibérer à leur tour. Jusque-là, on cautionnera le scénario sans réticence. Or, stupéfaction, la cour se rallie à la majorité alors que, comme dit ci-dessus, déclarer l’accusée coupable sur foi de ce qu’on a vu et entendu apparaît d’emblée comme une flagrante erreur judiciaire ! Alors qu’il eût été particulièrement bienvenu dans le cas d’espèce de montrer au public que la majorité des jurés s’était fourvoyée et que, sous-entendu, on ne condamne pas "à la petite semaine", la série verse finalement dans une forme de démagogie d’autant plus choquante qu’elle révèle in extremis une vérité (la culpabilité intégrale de l’accusée) que tout le cours du procès appelait à démentir.

Où il apparaît que les représentations fictionnelles de la justice, sans doute pétries de la bonne intention de décrypter la justice telle qu’elle est, finissent souvent par nous en donner une vision dévoyée et potentiellement dangereuse.