Une opinion de Philippe Jottard, ambassadeur honoraire.

Trump ou Biden ? A l’heure des présidentielles aux États-Unis, qu’est-ce qui nous différencie et nous rapproche, nous, Européens, de la société américaine ? Valeurs communes certes - libertés politique et économique - mais au-delà de ce socle fondamental des Lumières qui définit l’Occident, que de différences dans les systèmes juridiques, économiques, sociaux entre l’Europe et les États-Unis !

Relevons d’abord l’extraordinaire succès de ce pays qui en un siècle et demi, est devenu la première puissance mondiale grâce à la combinaison unique d’institutions démocratiques révolutionnaires à l’époque mais stables, d’une immigration massive, longtemps principalement européenne, sur un territoire de plus en plus vaste (la "Destinée Manifeste") et d’un dynamisme économique impressionnant. Son succès, système fédéral, immigration sélective et qui attire souvent les meilleurs, excellence scientifique, inventivité technologique, influence culturelle planétaire, fierté nationale, voilà certainement de quoi nous inspirer !

Et les points faibles ou les échecs des États-Unis, rétorquerez-vous: crises économiques mondiales de 29 et de 2008 nées dans ce pays, tensions raciales, guerres du Vietnam et d’Irak, surconsommation peu soucieuse du climat, etc. ! Certes mais les deux guerres mondiales et les systèmes totalitaires et idéologies mortifères, nationalisme ethnocentrique, nazisme, communisme sont malheureusement bien d’origine européenne. Les États-Unis sont même par deux fois venus à l’aide de l’Europe et ont dû pallier son humiliante incapacité de résoudre sur son propre continent le conflit yougoslave. Mais trêve de reproches mutuels ! Il est bien plus utile de rappeler les fondements de la société et de la puissance américaines et de mesurer les défis qui s’imposent à l’Europe en cas de victoire de l’un ou de l’autre candidat.

Comment expliquer la puissance américaine ?

Le rêve américain - la réussite pour qui travaille dur - et la foi dans la liberté individuelle, la nation et ses institutions, en particulier la Constitution, sont le ciment indispensable d’une population d’origines aussi diverses. Egalité des chances seulement en apparence car le système est élitiste pour le meilleur - des premières places dans de nombreux domaines - et pour le moins bon avec une forte inégalité et des mécanismes limités de solidarité publique. On sait que le moralisme d’inspiration protestante a fondé les valeurs américaines. La croyance dans la supériorité morale du pays, aussi d’inspiration religieuse, a nourri un exceptionnalisme évident aussi dans les relations avec le reste du monde qui oscillent entre isolationnisme et interventionnisme. Le mot d'ordre "America first" de Trump n’en est que la version la plus récente. Leur supériorité s’affiche aussi dans le domaine militaire depuis la dernière guerre mondiale. Elle repose sur un complexe militaro-industriel d’une importance capitale tant en matière d’emploi que sur le plan technologique et les exportations. Un réseau mondial de bases militaires et d’alliances dont l’Otan projette cette force à l’étranger. Le signe le plus universel de la puissance américaine est cependant l’hégémonie du dollar qui renforce l’extraterritorialité de son droit.

Quel que soit le résultat des présidentielles, ce tableau général ne changera guère. Il est possible cependant que les profondes fractures actuelles puissent affecter la foi dans les institutions et le système démocratique, ciment indispensable de la société américaine. Il est prématuré toutefois d’y voir comme le font certains le déclin des États-Unis dont l’énergie a permis de surmonter de multiples crises.

Projections

La réélection de Trump renforcerait la contre-révolution culturelle en cours pour la défense des valeurs conservatrices et le maintien de la prédominance de la majorité blanche face à la montée des minorités raciales. Son obsession de combattre l’ascension de la Chine, de contrer l’Iran et de faire fi des accords de Paris sur le climat persistera. Une victoire de Biden conduirait certes à une plus grande justice sociale et à un retour au multilatéralisme facilitant de meilleures relations avec l’Europe. Aucune illusion cependant ! Quel que soit le vainqueur, vu leur puissance, les États-Unis auront tendance à faire prévaloir leurs priorités qui diffèrent des nôtres par le fait aussi de positions géopolitiques différentes. Le dollar et le droit extra-territorial américain continueront d’ imposer leur suprématie. Les plateformes numériques et industries culturelles poursuivront leur domination du monde des mégadonnées et du divertissement favorisant l’américanisation de nos sociétés et de nos langues. Le succès en Europe des mouvements "Black Lives Matter", "Me Too" et de la culture de la censure atteste aussi ce phénomène.

Un des seuls bénéfices d’une victoire de Trump sera de continuer de placer de façon éclatante les Européens au pied du mur. Mais sont-ils conscients du sursaut de taille qu’exige la situation et capables d’unir leurs énergies ? Que le vainqueur soit Trump ou Biden, il s’agira de relever seuls les défis et les menaces qui nous assaillent: révolution numérique où l’Europe est dépassée; délocalisation industrielle; faiblesse militaire au moment où la garantie offerte par l’Otan n’est plus absolue; islamisme et populisme; vieillissement et migrations; crises dans notre voisinage. Pour toutes ces raisons et parler sur un pied d’égalité avec Washington et Pékin, nous devrons continuer à progresser vers une Europe fédérale. Affrontant aussi des défis communs - défense du pluralisme démocratique, changement climatique, pandémie qui les affaiblit face à la Chine - , Européens et Américains ont toutefois un intérêt majeur à coopérer.

Titre de la rédaction. Titre original : "Trump, Biden et nous les Européens".