Au Chili, le printemps a réveillé certains démons cachés derrière le mirage d’un pays modèle.

Une opinion de Julien Vanhulst, sociologue belgo-chilien, professeur de l’École de Sociologie à l’Universidad Católica del Maule.

Un grand mouvement social, qui n’a d’autre leader que les personnes elles-mêmes, rallie l’ensemble de la population et grandit chaque jour davantage. Dans la rue, on assiste à un mélange de joie pour l’unité retrouvée, de colère face à la dette historique des gouvernements et des élites, de tristesse et d’impuissance face aux conséquences de la répression brutale et de doutes sur ce qui se passera demain. Ceux qui cherchent à comprendre et qui sont sensibles à ce qui est en train de se passer sous leurs yeux ont la tête pleine de questions face aux absurdités et aux incohérences du modèle chilien, comme si le Chili s’était réveillé d’un long sommeil induit. Tout le Chili? Certainement pas, beaucoup se retrouvent dans les réponses des élites et soutiennent la criminalisation du mouvement, mais une grande majorité marche dans les rues pour demander un changement et construire un (meilleur) avenir pour tous.

Que s'est-il passé au Chili qui permet d’expliquer les récentes expressions de mal-être existentiel, de manque de confiance envers la classe politique, et les mobilisations massives et transversales sans précédent dans l'histoire du pays ?

L'illusion du citoyen-consommateur

Il est difficile de comprendre les récentes mobilisations sociales au Chili sans contextualiser les faits dans l’histoire des 30 dernières années, mais aussi, au-delà, dans les fondements du modèle néolibéral installé dans la répression, la peur et l’autoritarisme de la dictature de la fin du XXe siècle au Chili. Un modèle économique néolibéral à outrance, excessif, exacerbé, qui a pénétré presque toutes les dimensions de la vie. L’"oasis" chilien (aux dires du président Sebastian Piñera), est avant tout un laboratoire de la privatisation et du néolibéralisme économique, avec une sécurité sociale réduite au minimum, un citoyen qui est d’abord un consommateur, et un État qui met en place des mesures palliatives pour les plus pauvres, mais qui a surtout assuré un oasis pour les plus riches, et un mirage pour les autres.

Le résultat est celui qu’on connaît : en amont, un pays avec des indicateurs économiques positifs mais fortement dépendant de la production primaire et fortement inégalitaire. Cette stabilité économique permet de maintenir la stabilité institutionnelle et le calme en offrant un peu de rêve chilien aux classes les plus défavorisées, avec un ensemble de mesures et de dépenses sociales ciblées (en santé, éducation, travail, etc.) qui prétendent pallier aux injustices et aux inégalités. Enfin, les politiques publiques sont"neutralisées", ou aseptisées, par le technocratisme expert et juridique ; tout (retraites, travail, éducation, santé, environnement, énergie, etc.) est une question de calcul et d’application rationnelle de protocoles, ce qui permet aussi de consolider le status quo. Le mantra dominant est celui de la rationalité économique traduite en codes qui assurent la permanence du modèle.

En aval, le Chili est un pays fortement centralisé, avec une concentration du pouvoir à Santiago, et de fortes disparités socio-économiques entre les régions, sans autonomie politique régionale pour pouvoir prendre des décisions adéquates au niveau local. Mais le Chili est aussi un pays qui connaît de fortes inégalités (les plus grandes parmi les pays de l’OCDE) et qui est, également, fortement ségrégué dans pratiquement tous les secteurs de la vie (travail, éducation, logement, santé, etc.). Et pourtant, tout cela semble "normal", parce que ces situations semblent obéir aux lois de la rationnalité économique, et qu’il n’y a donc "rien à faire", une sorte de soumission naturalisée qui explose parfois en dehors de ces formes d'asepsie politique. Et face à ces explosions sociales, la politique conventionnelle n'a pas d'autre réponse que la criminalisation et la répression au nom de l'ordre naturel (ou plutôt naturalisé).

Pas une crise à 30 pesos

Depuis le retour à la démocratie, le Chili est sorti d'une dictature politico-militaire, mais le pouvoir est resté entre les mains d'une élite économique et politique (souvent liée) qui défend ses propres intérêts, l'intérêt de la minorité la plus riche, qui cherche à maintenir le modèle néolibéral intact grâce au simulacre de l'ascenseur social. Ainsi, tout le monde s’inscrit dans ce modèle pensant pouvoir accéder à un mode de vie souhaité par tous, mais inaccessible et non généralisable (parce que socialement et écologiquement insoutenable). Les classes supérieures se sentent à l'aise dans ce climat. Les classes moyennes veulent (et pensent pouvoir) accéder à une vie meilleure en augmentant leur pouvoir d'achat, par le travail ou par les crédits, et les classes les plus pauvres bénéficient d'une aide publique mineure qui permet la reproduction du modèle en offrant une force de travail bon marché à l'élite économique nationale (mais aussi étrangère). Tout cela dans un contexte au sein duquel la plupart des relations sociales sont construites autour de la consommation, la concurrence, la lutte pour accéder aux biens et aux services individuellement, etc. en bref, une "culture néolibérale" et pas seulement une économie néolibérale.

La crise actuelle n’est pas due à l’augmentation des 30 pesos du ticket de métro, c’est une crise dérivée du malaise de la majorité de la population chilienne face à un modèle de développement délétère sur les plans social, économique, culturel et écologique. Un malaise qui s’est construit pendant des décennies, en silence, engourdi par la lutte quotidienne pour répondre aux besoins matériels de base de certains, de plus pour d’autres ; et tous (ou presque) souffrant les conséquences du modèle de développement néolibéral: inégalités, extractivisme, zones de sacrifice, consumérisme, appropriation de la nature, subalternalisation, injustices, aliénation, individualisme, concurrence, abus, etc. au nom du progrès.

Les mobilisations ne concernent donc pas les 30 pesos, mais le maintien d'un système social, économique et culturel néfaste, un système qui rend malade mais que tous contribuent à maintenir (comme dans « Les temps modernes » de Chaplin). Un système qui s’inscrit dans le discours prétendument universel du développement, qui désactive toute forme d’alternative. Aux yeux des dirigeants et du monde, le Chili répond de façon exemplaire à ce discours, se frayant un chemin dans la course internationale vers le développement, se faisant une place parmi l'élite économique mondiale, et se présentant comme le meilleur élève du néolibéralisme du XXIe siècle. Cependant, ce que la population demande aujourd'hui, c’est précisément de mettre fin à la violence de ce modèle, de transformer fondamentalement un système qui crée toujours plus d’inégalités au nom du progrès. La violence de vivre la course au développement qui subalternise tout autre mode de vie.

Réponses déphasées

La semaine passée, ils étaient plus d’un million dans les rues de Santiago, et des milliers dans toutes les régions du pays, la plus grande mobilisation populaire de l’histoire du Chili, la "Marcha de la Historia" (marche de l’histoire). Les images sont impressionnantes et les messages sont clairs : "Le Chili s’est réveillé !", "Nous ne sommes pas en guerre", "Changement de Constitution", etc. 


Pour le moment, les réponses du gouvernement en exercice sont déphasées par rapport aux revendications, parce qu’elles s’inscrivent dans la même rationalité que celle critiquée par le mouvement populaire. En outre, l’État utilise l'exercice de la "violence légitime": le déploiement des forces armées et la mise en place d'une forte répression (rappelant le passé sombre du Chili), la déclaration de l'état d'urgence et le couvre-feu dans la plupart des villes du pays, et le mépris des droits de l'homme (20 morts officiellement à cette date, énormément de blessés, détenus, disparus, humiliés, etc.). Cependant, il n’est pas possible de répondre aux demandes actuelles suivant la même rationalité néolibérale critiquée, et pourtant, jusqu’à présent, toutes les mesures sont prises au piège de ce même modèle, cherchant à ajuster les mécanismes de l’horloge technocratique. Ce sont des réformes minimales pour répondre aux préoccupations matérielles, mais aucune proposition de transformation n’est avancée.

En outre, aucune responsabilité politique du gouvernement n’est assumée face à la situation qu’il a créée : la répression brutale, les morts et les blessés, et tous les dommages générés par l’incapacité de faire face à la crise de ces derniers jours. Il semble que le gouvernement pense pouvoir désactiver le conflit en suivant les mêmes règles du jeu, sans inclure d'autres acteurs que l'élite politique historique, alors que ce qui est demandé est de pouvoir lancer les dés, de changer de main et de changer les règles.