Opinions

Dans son livre "The March of Folly", l'auteur américain Barbara Tuchman explique comment, à quatre moments de leur histoire, de la guerre de Troie au Vietnam, des civilisations ou des régimes ont aveuglément marché vers leur déchéance. Elles ont été jusqu'au bord du précipice et, tout en sachant très bien ce qui les attendait, elles ont encore fait le pas suivant.

Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ce livre, chers amis, quand j'ai lu dans les journaux - et aussi vu - comment les politiciens se positionnaient pendant la campagne électorale. Il y a vingt ans, j'ai déjà vécu une période similaire. Les hommes politiques étaient alors obsédés par la marche en avant du Vlaams Belang. Et cela a duré jusqu'à ce qu'un Patrick Janssens aborde le problème à Anvers d'une manière plus rationnelle.

Est-ce bien le même peuple, sont-ce les mêmes gens qui refont les mêmes erreurs ? La réponse est donc oui. Un âne a donc bien trébuché deux fois sur la même pierre. On écrit sur la N-VA ; on interviewe Bart De Wever à tour de bras. Tout comme il y a vingt ans, on n'arrive pas à se taire sur le phénomène que l'on veut combattre.

Béatrice Delvaux, du "Soir", écrit une tribune libre dans un journal flamand ? Ce sera sur ce seul et même sujet. "De Morgen" suit un politicien en campagne ? Ce sera Bart De Wever. Parce que dans ce journal aussi prévaut la règle qu'une histoire d'un contre tous, tous contre un est le meilleur argument de vente possible.

Le 13 juin, les lamentations vont à nouveau se répandre. Comment est-ce possible qu'un parti séparatiste soit devenu le plus grand ? Les analystes et autres politologues vont analyser et expliquer. Et leur conclusion sera qu'après une campagne ayant porté sur la N-VA, la N-VA ne pouvait que remporter les élections. De manière éclatante.

Et ma réponse sera : vous l'avez cherché, mes amis. Et nous vous avions prévenus.

Quand cela a-t-il tourné au vinaigre entre nous ? Quelque part dans les années 70 quand nous avons commencé à nous séparer culturellement. Petit à petit, nous avons arraché le papier peint des murs de la Belgique. D'abord la culture, ensuite les partis, puis les politiciens et enfin l'enseignement.

Maintenant, il n'y a plus de partis belges, plus de presse belge, ni de télévision, de théâtre, de musique, de journaux, de chômeurs, dois-je continuer ? Avant, les Flamands parlaient couramment le français. Maintenant, j'écris ce texte en néerlandais et c'est vous qui le traduisez pour moi.

Nous ne partageons même plus la même démocratie. Nous vivons dans deux démocraties séparées qui tentent tous les quatre ans de conclure un accord. Et à chaque non des Milquet et des Maingain, à chaque vote flamand unilatéral à la Chambre, cela devient plus difficile.

Jusqu'au jour où cela deviendra impossible. Peut-être ce jour-là est-il plus proche qu'on ne le pense. Aucun parti flamand ne participera plus à un gouvernement sans que les grandes lignes d'une réforme de l'Etat ne soient esquissées dans un accord de gouvernement. On en est là. Et ce n'était pas écrit.

Chers amis et encore toujours compatriotes, le 14 juin, nous aurons tous une nouvelle chance - vraisemblablement la dernière - de faire une concertation raisonnable avant que de nouvelles négociations ratées rendent une telle chose impossible.

On ne peut pas vivre à deux dans un pays si on ne s'écoute pas les uns les autres et qu'on ne tient aucun compte des souhaits de l'autre. La majorité doit respecter la minorité mais la minorité ne peut pas refuser de discuter des souhaits unanimes de la majorité.

Ce petit jeu dure maintenant depuis environ 15 ans et ce n'est pas parce qu’on ne veut pas l'entendre ou le croire au Sud que le Nord va lâcher prise du jour au lendemain. Si même la famille De Croo devient confédérale, c'est que la fin est vraiment toute proche. Ce dernier fait illustre bien les différences entre les générations. De Croo Junior a fait évoluer De Croo Senior. Ni l'un ni l'autre ne veulent la fin de la Belgique mais ce sera bel et bien une Belgique Light. Et n'allez pas imaginer que De Croo Junior va changer d'avis. C'est ce qu'a pensé Laurette Onkelinx quand il a annoncé que son parti allait quitter le gouvernement. Elle a pensé que c'était un coup de bluff. Mais ce n'était pas le cas.

Il en va de même au sein de notre rédaction. Mes jeunes collègues ne sont pas séparatistes - enfin la plupart d'entre eux - mais ils ont néanmoins fait un fameux bout de chemin. Leur monde, c'est davantage la Flandre que la Belgique, et ils trouvent que la Flandre doit pouvoir beaucoup plus gérer ses propres affaires.

La sixième réforme de l'Etat doit être et sera la dernière. Parce que ce qui viendrait après la sixième, ce ne serait plus la Belgique. Elle doit être une réforme en profondeur. Tout ce qui, en vertu du principe de subsidiarité, est mieux géré séparément, doit l'être par les Régions. Et ce qu'on fait mieux ensemble, il faut le faire ensemble.

Laissez-moi donner quelques exemples. La politique étrangère et la Défense ? Ensemble. L'assurance maladie ? Ensemble, parce qu'une assurance est plus forte quand la base sur laquelle elle se fonde est plus large. Les pensions ? Séparément, parce que celui qui engage un fonctionnaire doit être seul responsable de sa rémunération actuelle mais aussi future. Le code pénal ? De préférence ensemble. L'organisation des cours et tribunaux ? Séparément.

Il faudra bien un jour avoir une discussion rationnelle là-dessus. En laissant les tabous, les émotions - et les téléphones mobiles - à la maison et en s'asseyant autour de la table, avec au centre de celle-ci l'organigramme de l'Etat belge. Avec pour but de définir une nouvelle structure étatique pour 25 ans. Tous ceux qui sont attachés à ce pays savent qu'il n'y a pas d'autre issue possible. La seule autre alternative serait de réinstaurer l'Etat jacobin et unioniste de jadis. Mais cela ne peut plus être une option pour personne.

La Belgique a encore une valeur ajoutée en Europe et en dehors. C'est le pays où les gens trouvent toujours un chemin pour continuer ensemble, dans le respect mutuel. En se concertant et en acceptant de revoir leurs positions. Nous l'avons fait par le passé. Et nous pouvons encore le faire.