Une opinion de Christophe Coeckelbergh, citoyen.

Le refus de visa est sec. Il tient en quelques croix en face de propositions type telles "l’objet et les conditions du séjour envisagé n'ont pas été justifiés" ou "vous n'avez pas fourni la preuve que vous disposez de moyens de subsistance suffisants pour le séjour envisagé".

On n’attend sûrement pas de lyrisme de la part de l’administration, pas particulièrement d’humanisme non plus, mais de l’équité et de la cohérence, assurément. Le formulaire de demande de visa Shengen en ligne ne comprend pas toutes les rubriques nécessaires au traitement de la requête par l’Office des Etrangers, dont la preuve du maintien d’attaches familiales fortes en Afrique, incitatives au retour au pays après le séjour en Europe.

Viviane est africaine. Malgré son jeune âge – 35 ans – le cartilage articulaire de sa hanche droite est déjà très dégradé à cause d’une ostéonécrose précoce.

Il y a trois ans, une prothèse de la hanche droite lui est implantée à Abidjan. La cicatrice se met à suppurer un an plus tard, sans discontinuer depuis. Non seulement Viviane souffre le martyr mais la douleur est devenue très invalidante. Viviane reste couchée pratiquement tout le temps. Il faut changer ses pansements purulents tous les jours.

Il n’y a qu’une solution : qu’un chirurgien expérimenté réopère, aseptise définitivement la plaie et implante une nouvelle prothèse, le tout de préférence dans un centre orthopédique bien équipé. Tout ça a un coût élevé, qu’une partie de sa famille s’est préparée à assumer intégralement. Un des frères de Viviane est devenu belge par mariage avec une Gaumaise. Le couple habite à Virton avec ses trois fils.

Ils vont tisser un beau réseau de solidarité, qui dépassera largement les frontières de la Belgique francophone : Grand-Duché de Luxembourg, France et jusqu’au Québec. Il leur permettra de collecter la somme rondelette de 30.000 euro ! C’est le montant de la provision estimée par les cliniques Saint-Luc à Bruxelles pour couvrir les frais d’opération et d’hospitalisation. L’argent est mis sous séquestre dans cet hôpital universitaire, qui délivre un reçu et se déclare prêt à accueillir la patiente dès qu’elle sera munie d’un "visa Schengen".

Déboutée deux fois

Fin heureuse de l’histoire ? Que nenni ! C’était sans compter la méfiance métaphysique de l’Office belge des Etrangers qui déboute par deux fois Viviane de l’obtention du précieux sésame.

Certes, l’Office des Etrangers doit faire preuve de responsabilité et se montrer extrêmement scrupuleux en évitant d’ouvrir grand la porte à l’hémorragie de notre sécurité sociale. Dans le cas qui nous occupe, rien de tel puisque la solidarité est entièrement familiale et privée.

Et débouter Viviane de sa demande de visa, entre autres parce qu’elle ne peut plus gagner sa vie pour des raisons de santé, confine à l’absurde puisque sa famille en Belgique a justement tout fait pour la prendre en charge parce qu’elle n’a pas les moyens de se soigner.

L’Office des étrangers devrait apprécier les situations au cas par cas et ne pas se limiter à objecter des soupçons de principe aux requêtes. Sinon, pourquoi des fonctionnaires et des contractuels sont-ils payés pour étudier les dossiers ?

Le frère et la belle-sœur de Viviane travaillent et gagnent normalement leur vie. Ils ont produit des justificatifs de parenté et de solvabilité à l’appui de leur engagement de prise en charge de la patiente en Belgique ainsi que pour son voyage en avion. Ce document est contresigné par le bourgmestre de leur commune de domicile. Tout ça a l’air de compter pour rien pour l’Office des Etrangers.

Mettre systématiquement en doute la bonne foi des propres citoyens belges, parents des étrangers qui demandent un visa de séjour temporaire, n’est pas plus raisonnable qu’être laxiste dans l’accueil légal des étrangers sur le territoire. En outre, le remarquable élan de solidarité avec la famille de Viviane est battu froid.

Notre société

A l’ère de la mondialisation souvent anarchique, il est impératif de canaliser les flux de personnes. En revanche, vouloir ériger notre société ouverte en forteresse (faussement) inviolable est cruel, exacerbe la frustration devant l’arbitraire administratif et manque son but.

Une société ouverte et solidaire est non seulement un trésor pour le savoir-vivre ensemble mais aussi une nécessité : les sociétés "ductiles" sont plus résilientes à notre époque de grands défis de gouvernance que les sociétés repliées sur elles-mêmes, égoïstes et paranoïaques, promptes à péter plus facilement lorsqu’elles sont chauffées à blanc.

Les murailles de la forteresse restent relativement poreuses aux flux de migrants illégaux tandis que, sous couvert d’intransigeance trompeuse, le "travail" administratif à l’emporte-pièce mine la cohésion de notre propre société ici en Belgique. Est-ce vraiment la finalité recherchée par nos gouvernants ou plutôt le reflet d’une capitulation devant des peurs irraisonnées de notre société ?

Note de la rédaction

La rédaction de La Libre a contacté l'Office des étrangers pour en savoir davantage sur le cas de Viviane. L'Office, par le biais de sa porte-parole, reconnaît que Viviane a rencontré deux refus de Visa. Il précise que la demande de Visa se déroule notamment à travers des formulaires imposés par le Code communautaire des visas, mais que l’Office des étrangers motive en droit et en faits chacun de ses refus (annexe VI de ce code communautaire). Dans le cas de Viviane, il ne met pas en cause la nécessité de soins lourds, mais il note n'avoir obtenu de la part de l'intéressée aucune garantie sur ses conditions de retour. D'où le refus.