Une opinion de Benoît Decerf, professeur assistant à l'UNamur.

Durant la crise sanitaire, des choix ont dû être faits en ce qui concerne l’attribution des respirateurs. Voici pourquoi il était important que les patients les plus jeunes soient favorisés.

Un collectif a récemment rédigé une opinion dans ces colonnes pour s’indigner face au nombre de personnes âgées décédées du coronavirus (NdlR : "Nous nous indignons face au nombre de personnes âgées décédées : la valeur de la vie doit rester la même pour tous", La Libre, 19/05/20). Si je partage leur tristesse, en tant que chercheur en économie et jugements de valeur, je m’insurge contre certaines des positions morales qu’ils proposent. L’idée principale qu’ils avancent me semble particulièrement contestable : ils suggèrent qu’en allouant les soins médicaux entre différentes personnes il ne faudrait pas prendre en compte leur âge.

Pourquoi la jeunesse doit primer

Pour donner un peu de contexte, pensons à un médecin qui doit attribuer le dernier respirateur disponible entre deux patients dont la survie dépend de l’accès à cette machine. Imaginons que la seule différence entre ces deux patients soit leur âge, disons 40 ans et 70 ans. Voici deux raisons justifiant de l’attribuer au patient le plus jeune.

La plus évidente est l’égalité. Discriminer en fonction de l’âge permet d’égaliser les durées de vie. Si on donne le respirateur au patient âgé, il vivra plus de 70 ans tandis que le patient jeune vivra seulement 40 ans. À l’inverse, si on le donne au patient jeune, on tend à égaliser leurs durées de vie. Sous cet angle, attribuer le respirateur au patient jeune correspond à favoriser le patient le moins bien loti, c’est-à-dire celui dont la vie a été la plus courte jusque-là. De manière plus générale, il est bon de rappeler que toute discrimination n’est pas nécessairement mauvaise. Lorsque la société distribue des aides sociales, elle discrimine en fonction des revenus, ce qui paraît difficilement contestable. Dans ce cas-ci, il en va de même avec l’âge.

La seconde est l’efficacité. Discriminer en fonction de l’âge permet d’augmenter le nombre d’années de vie sauvées par le traitement. Étant donné la différence d’âge, le patient jeune a une espérance de vie résiduelle plus longue que celle du patient âgé. D’un point de vue éthique, prendre en compte la durée de vie résiduelle ne me paraît pas être une "barbarie", mais une forme de bienveillance. Et notons en passant que prendre en compte cette différence n’implique pas que l’on attribue une valeur moindre à une année de vie d’une personne âgée, et certainement pas que l’on considère les aînés comme étant des "poids" ou comme étant "inutiles".

Les choix budgétaires

Finalement, dans une société aux ressources limitées, il n’est malheureusement pas possible de consacrer des montants infinis aux soins de santé. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faut renoncer à soigner les maladies des personnes âgées. En effet, tout personne a droit à être soignée, quel que soit son âge. Mais, lorsque certains traitements médicaux deviennent très onéreux, ils se font nécessairement au détriment d’autres dépenses, comme les dépenses d’éducation ou les investissements dans les énergies renouvelables. À moins évidemment que la facture ne soit transmise aux générations futures via la dette publique. Mais, si on ne veut pas hypothéquer l’avenir, principe invoqué par les auteurs de cette opinion, il faut parfois se résoudre à faire des choix budgétaires qui soutiennent le futur. Les enfants aussi ont des droits.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Toute société égalitariste souhaite discriminer sur base de l’âge"