Une opinion de Pierre Goldschmidt, ancien directeur général adjoint de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Lors de son premier discours en tant que Premier ministre, Alexander De Croo (Open VLD) a fait de la confiance sa priorité. Confiance entre partenaires de la coalition gouvernementale bien sûr, mais surtout confiance des citoyens envers leurs dirigeants. La confiance est une chose qui se mérite. Pour obtenir celle des citoyens, il faut les traiter comme des personnes responsables et raisonnables qui souhaitent être informées de façon claire et objective sur les choix qui leur sont proposés.

L’un de ces choix a trait à la fin (en tout ou en partie) de la production d’électricité par nos centrales nucléaires en 2025.

Il est prévu qu’en novembre 2021 un rapport sur l’avenir de la production d’électricité en Belgique sera soumis au gouvernement. Ce rapport analysera notamment la sécurité d’approvisionnement et l’impact sur le prix d’électricité de la sortie du nucléaire en 2025. Si ce rapport “montre qu’il y a un problème inattendu de sécurité d’approvisionnement, le gouvernement prendra des mesures adéquates comme l’ajustement du calendrier légal pour une capacité pouvant aller jusqu’à 2 GW” (“Rapport des formateurs” du 30 septembre 2020, page 57).

En toute logique, vu les contraintes techniques et administratives, Engie-Electrabel vient d’annoncer qu’il ne peut attendre encore un an pour décider de prolonger ou non de façon adéquate la durée de vie des centrales de Doel 4 et Tihange 3. Pour que notre politique énergétique ne soit pas dictée par un groupe français, il appartient au gouvernement de ne pas attendre un an pour prendre les “mesures adéquates”, d’autant que toutes les données nécessaires sont dès à présent connues.

Electricité renouvelable et nucléaire vont de pair contre le réchauffement climatique

En partant de l’hypothèse que tous les projets actuels d’installation d’éoliennes offshore et onshore seront réalisés d’ici 2030, il est facile de démontrer qu’en ne prolongeant pas l’exploitation des centrales de Doel 4 et Tihange 3 :

1. Elles seront remplacées par des centrales à gaz subsidiées par l’État (via le mécanisme de rémunération de capacité) entraînant un relâchement supplémentaire de 5 millions de tonnes de CO 2 par an dans l’atmosphère, soit 100 millions de tonnes de CO 2 en vingt ans. C’est l’inverse du principe du “pollueur-payeur” prôné par le gouvernement.

2. Nous serons avec la Pologne le pays ayant la proportion d’électricité produite à partir de combustible fossile la plus élevée d’Europe, et le seul pays dont la production d’électricité augmentera ses émissions de CO 2 par rapport à aujourd’hui.

C’est l’inverse de l’objectif du gouvernement de “décourager le plus possible l’usage des combustibles fossiles, via l’instauration d’un instrument fiscal”.

3. Notre sécurité d’approvisionnement sera diminuée notamment du fait d’une dépendance accrue des importations de gaz naturel et d’électricité.

4. Le coût de la production d’électricité sera encore plus élevé qu’aujourd’hui, alors que, comme l’indique la Creg, le prix de l’électricité résidentielle a augmenté entre 2007 et 2019 de 100 % en Flandre, 40 % à Bruxelles et 64 % en Wallonie, faisant de la Belgique un des trois pays dont les tarifs sont les plus hauts d’Europe.

C’est l’inverse du souhait déclaré du gouvernement qui considère, à juste titre, qu’“une facture énergétique abordable est essentielle pour les citoyens et les entreprises”.

5. L’importation de plus de gaz naturel et d’électricité aura un impact négatif sur notre balance des paiements.

6. La Belgique met tous ses œufs dans le même panier en ne conservant pas l’expertise nucléaire dont elle dispose alors que de nouveaux types de centrales, dont notamment les très prometteurs Small Modular Reactors (SMR), sont en voie de développement dans le monde et que le nucléaire peut être utilisé de façon optimale pour la production d’hydrogène, un vecteur énergétique en plein développement.

7. Le gouvernement ne tient pas compte des recommandations du président du Giec, et des directeurs généraux de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et de l’AIEA. Ces derniers déclaraient le 9 octobre dernier :  “Without nuclear power, the world’s climate challenge will get a whole lot harder.” (NdlR : “Sans énergie nucléaire, le combat climatique mondial sera bien plus compliqué.” )

Mais tout cela ne concerne pas directement Engie, qui se préoccupe davantage de son bilan de fin d’année. Son engouement et celui des autres producteurs d’électricité pour les investissements dans l’éolien sont bien compréhensibles quand on sait que les subsides accordés aux installateurs d’éoliennes peuvent dépasser leurs coûts d’investissements. Ce sera le consommateur belge qui paiera ces largesses. Le drame, c’est que, ce faisant, nous subsidions des sociétés étrangères bien plus que l’industrie belge.

Nos responsables politiques auront-ils le courage de se placer au-dessus des idéologies partisanes et, en prolongeant l’exploitation de Doel 4 et Tihange 3, de privilégier la décision la plus favorable aux citoyens et à la Belgique de demain ? Toutes les données nécessaires à cette prise de décision sont connues. Il n’y a aucune raison de la reporter à novembre 2021. C’est maintenant que le gouvernement mérite ou non notre confiance.

Cette carte blanche est le résumé d'un travail approfondi que vous trouverez en cliquant ici.