A l'occasion de son discours du 1er mai, le président du PS, Paul Magnette a dénoncé des injustices qui, selon lui, n'ont que trop durées. Il s'est alors attaqué aux conseillers fiscaux qui aideraient à échapper à l'impôt. Un point de vue qui a interpellé certains professionnels visés par cette sortie.

Roland Forestini, fiscaliste, signe une carte blanche dans La Libre.

Monsieur le Président du Parti socialiste,

Monsieur Magnette,

J’ai personnellement pris connaissance de votre discours de ce 1er mai.

La forme en était particulière et je dois avouer que vous avez bien réussi votre communication. Je vous en félicite.

Le fond n’avait rien de bien neuf. Ce sont toujours les sempiternelles revendications de votre parti que l’on connaît au bout des doigts. Plus d’Etat, plus de fonction publique, plus d’argent public investi, une sécurité sociale renforcée, plus d’argent pour les plus défavorisés d’entre nous et j’en passe !

Las, sans doute de n’être plus entendu que par une petite partie de votre électorat dont vous perdez chaque fois une partie lorsque vous vous exprimez, vous avez « investi » aujourd’hui dans l’attaque « ad hominem » en croyant bien servir votre cause gauchisante et en vous attaquant directement aux « fiscalistes » qui, selon vous et je vous laisse évidemment la paternité de vos propos, nuiraient, par le seul exercice de leur activité professionnelle à l’intérêt général du Pays.

Je vous ferais d’abord remarquer que tant les professionnels du chiffre (cela signifie les experts-comptables, les comptables, les experts fiscaux et les fiscalistes) que les avocats dont c’est la spécialisation ont été reconnus par arrêtés royaux comme étant des professions essentielles à la protection des intérêts de la Nation et à la protection des droits humains. Je suppose que vous n’étiez pas informé de cet élément précis qui est en évidente contradiction avec votre propos. Je tenais donc à vous en faire part pour vous permettre de mettre à jour vos connaissances particulièrement elliptiques sur ces professions et leurs conditions d’exercice.

Mais là n’est évidemment pas l’essentiel de mon propos.

Votre diatribe sciemment méchante et inappropriée a particulièrement ému l’ensemble des professions que vous avez stigmatisées en les sacrifiant sur l’autel de vos convictions surannées.

Certes, je vous reconnais le droit de les exprimer librement et c’est d’ailleurs ce que vous avez fait.

Vous m’autoriserez donc, avec tolérance et bienveillance, à vous répondre sur le même ton.

Rassurez-vous, je ne mépriserai pas les convictions que vous affichez depuis tant d’années dans l’espoir de convaincre. C’est votre droit encore une fois et loin de moi l’idée de vous l’ôter.

Je ne souhaite pas, non plus, verser dans le mépris de vos idéaux, des actions de votre parti, ou encore de votre activité professionnelle. Ce serait là basse manœuvre qui prêterait assurément le flanc à la critique et je ne souhaite pas me retrouver dans la pénible situation qui doit être la vôtre ce soir.

Non.

Faisant écho à de nombreux témoignages de ces professionnels du chiffre qui sont aujourd’hui abasourdis d’être traités comme ils l’ont été, je voudrais souligner que, contrairement à ce que vous affirmez sans preuve aucune en vous contentant d’être une courroie de transmission d’informations incorrectes qui vous ont été données, ces professionnels sont des gens dévoués à leurs clients, soucieux du respect des règles de plus en plus complexes dont nous dotent jour après jour les différents gouvernements de notre pays et parfaitement en phase avec le respect de la loi au sens large et particulièrement de la loi fiscale.

Ces professionnels, Monsieur le Président, loin de nuire à l’intérêt général comme vous l’avez affirmé péremptoirement, le servent avec un particulier dévouement. J’en suis le témoin privilégié depuis près de 35 ans de carrière professionnelle en qualité d’avocat fiscaliste.

Ah ! voici venus sans doute vos véritables « ennemis » et plus généralement si l’on doit vous croire (mais je crois que sur ce sujet en tout cas vous aurez peu d’émules) les « ennemis » de la Nation, ceux qui nuisent à l’intérêt général en conseillant leurs clients dans le dédale des lois fiscales. À vrai dire je n’en vois pas d’autres parce que les professionnels du chiffre, si vous preniez la peine d’approfondir quelque peu vos connaissances très limitées à leur propos, ne réclament pas à leurs clients les honoraires que vous avez déterminés comme étant scandaleux en les fixant à 400€ de l’heure ! Descendez de votre tour d’ivoire et intéressez vous aux véritables conditions humaines et financières de leurs interventions auprès de leurs clients.

Ce ne sont donc pas eux que vous avez sans doute voulu viser mais bien, peut-être les conseillers fiscaux et les avocats fiscalistes tous spécialisés dans cette branche complexe de notre droit, qui conseillent leur clientèle le plus souvent d’ailleurs à la demande des professionnels du chiffre que j’évoquais plus haut.

Ces professionnels dont vous critiquez les rémunérations (dont par ailleurs vous ignorez tout) ont tous accomplis, après leur parcours universitaire, des études complémentaires dans cette matière complexe qu’est le droit fiscal. Par ailleurs, ils assistent tous en qualité d’orateurs ou de participants à de nombreux colloques consacrés à cette matière aussi complexe que mouvante (comme le font d’ailleurs également les professionnels du chiffre) et enseignent ou ont enseigné durant de nombreuses années dans nos universités ou dans nos Hautes Écoles. Ce sont donc, comme les professionnels du chiffre, des professionnels aguerris qui font bénéficier leur clientèle de leurs connaissances et, en même temps les transmettent aux générations futures.

Ce ne sont donc pas, selon moi, contrairement à ce que l’on vous fait dire indûment, des personnes qui nuisent aux intérêts de la Nation, sauf à penser que connaître de manière approfondie une branche de notre droit et essayer de l’appliquer ou de la faire appliquer le plus correctement possible serait une entrave majeure aux intérêts supérieurs de la Nation.

Ainsi, par exemple, traiteriez-vous de la même manière l’avocat pénaliste qui, se fondant sur une règle de droit, parviendrait loyalement et légalement à obtenir l’acquittement d’un prévenu parce que la loi ne lui aurait pas été appliquée adéquatement.

Et bien, voyez-vous, les conseillers fiscaux et les avocats fiscalistes ne font rien d’autre vis-à-vis de leur clientèle que de s’efforcer, là ou l’administration fiscale dérape parfois, d’appliquer ou de faire appliquer par les cours et tribunaux de notre pays la loi fiscale telle qu’elle a été régulièrement votée par le Parlement fédéral ou par les Parlements régionaux.

C’est là le terreau même de l’Etat de droit et avec lui de la démocratie que vous avez, me semble-t’il, quelque peu voué aux gémonies aujourd’hui.

Il y aurait encore beaucoup de choses à vous écrire sur ces professions que vous avez allègrement et sans retenue sacrifiées ce matin sur l’autel de vos convictions.

Je m’arrêterai là en vous invitant peut-être de manière courtoise à réfléchir à ce que vous avez dit et écrit en rendant visite à ces professionnels pour vous rendre compte des difficultés auxquelles ils doivent faire face quotidiennement dans l’exercice de leur activité professionnelle, obligés qu’ils sont de faire face aux difficultés récurrentes de leur clientèle et aux règles complexes et parfois contradictoires qu’ils appliquent tous avec rigueur et fermeté.

Je reste à votre disposition.

Roland Forestini.