Si Dreyfus vivait aujourd’hui, aurait-il survécu à notre justice expéditive sur les réseaux sociaux ? Si Polanski devait encore être inculpé, on doit lui accorder ce qui fut refusé à Dreyfus : un procès équitable. Une chroniqiue de Xavier Zeegers.

L’affaire Dreyfus est bien plus que la trahison supposée d’un officier trop vite désigné coupable, condamné à tort et heureusement réhabilité. Elle est emblématique du siècle dernier mais aussi du nôtre encore plombé par le populisme, le nationalisme et le racisme, ces pulsions irrationnelles et morbides. Les engagements collectifs les plus ardents, fussent-ils honorables au départ quand ils sont porteurs d’une nouvelle éthique, dérivent rapidement face à la dureté des réalités, créant ainsi une impatience agressive et c’est alors qu’il faut surveiller les (r)évolutions comme le lait sous le feu. Nul doute que durant ces longues années où la France était en ébullition (comme Caran d’Ache l’illustra via une caricature mythique) Dreyfus, considéré comme traître au sein d’une armée idolâtrée qui devait récupérer l’Alsace, n’aurait pas survécu aujourd’hui aux lance-flammes que sont les réseaux sociaux crachant une vindicte toujours en bandoulière. N’est-il pas aberrant qu’un Woody Allen jadis adulé soit devenu un pestiféré après avoir pourtant été acquitté ? De même, je trouve déplorable l’irruption à Paris de manifestantes tentant de bloquer l’accès aux cinémas diffusant le film J’accuse en amalgamant leur courroux envers le réalisateur avec l’œuvre qu’il a produite.

Quand donc s’achèvera ce stupide débat autour de l’exigence d’une "pureté" teintée de vitriol ? Faut-il vouer aux gémonies Fabrice Luchini déclamant sur scène avec passion l’œuvre de cette crapule de Céline ? Faut-il mépriser le Caravage, voyou violent et même criminel mais sublime peintre de la conversion de saint Paul, créateur de l’Église catholique mais aussi grand massacreur de chrétiens jusqu’à sa chute de cheval ? L’histoire regorge de célébrités mi-héros mi-salauds donc pluriels : oui nous sommes contradictoires, incohérents, instables, c’est un fait avéré. Qu’il y ait en ce moment une prise de conscience salutaire de la violence faite aux femmes est bien sûr un progrès que je salue. Mais précisément, les tourments de Dreyfus plaident pour une avancée civilisationnelle qui déborde du seul machisme criminel, ignoré en son temps. Polanski s’est inspiré du lumineux livre L’Affaire, de Jean-Denis Bredin paru en 1993. Lequel est un vieux complice de Robert Badinter, et ces avocats nonagénaires partagent encore le même traumatisme, celui d’avoir accompagné leur client à la guillotine une sale nuit de 1972. Cela les transforma, aussi ils… transformèrent la justice de leur pays, obtenant carrément l’abolition de la peine de mort. Ils furent haïs, les voici des Sages.

Sur les délits et les peines, le débat sera permanent. Voilà pourquoi Robert Harris écrivit aussi un livre majeur : D. Il en eut l’idée en se rendant chez Bredin à Paris en 2012, accompagné de Polanski, justement. Livre où l’on trouve ce dialogue authentique et terrifiant car au cœur de la démocratie ou de son déni : "Mais si nous découvrions qu’Esterhazy était bien le traître et que Dreyfus n’en est pas un ?" demande Picquart au général Gonse. Qui lui répond : "Eh bien voilà, ce n’est donc pas ce que nous découvrirons, d’accord ?" Tout est là : les mensonges, la torture, le mépris, l’arbitraire, le refus de la présomption d’innocence, les prisons et la Raison d’État, bref l’île du Diable il y a 120 ans, Guantanamo aujourd’hui. Étudier à froid l’engrenage fatal du terrorisme d’État fait partie d’une lucidité plus que jamais nécessaire. Y compris avec la brise toujours rafraîchissante de l’humour qui soulage : "La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique" dit alors Clémenceau, qui trouva aussi le titre pour l’article de Zola : J’accuse, ce coup de génie médiatique. Bredin m’a offert en coffret le fac-similé du texte manuscrit, 37 feuillets bouleversants, tout en courbes, aux antipodes de la signature de Trump, cet alignement de couteaux. Mais je m’égare…

Si Polanski devait encore être inculpé à 86 ans, j’attends qu’on lui accorde ce qui fut refusé à Dreyfus : un procès totalement équitable. Et à celles qui veulent censurer son superbe film, je leur propose de le visionner d’abord si vraiment leur exigence supérieure de justice est au cœur de leur combat.

(1) xavier.zeegers@skynet.be

* Titre de la rédaction. Titre original : "Affaire non conclue"