Le porte-parole belge de l’Opus Dei est Stéphane Seminckx.
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Le porte-parole belge de l’Opus Dei est Stéphane Seminckx.

Opinions

Y a-t-il des absolus moraux ?

Opinion de Abbé Stéphane Seminckx

Publié le - Mis à jour le

Dans l’article "La question de Beatriz" (LLB du 18-6-13), Peter Singer pose la question : "est-il toujours mal d’ôter la vie à une personne innocente ?" L’Eglise catholique répond oui, Singer prétend que non. Qu’en est-il ?

Peter Singer évoque le cas récent d’une jeune femme salvadorienne, souffrant de lupus érythémateux, enceinte d’un fœtus anencéphale, et dont la vie aurait été menacée par cette grossesse. Une particularité du cas est le fait que l’anencéphalie provoque souvent la mort du fœtus avant la naissance; s’il vient à naître, l’enfant meurt rapidement.

Pour Peter Singer, il est évident que, dans ce cas, on peut et on doit pratiquer l’avortement pour sauver la mère. Il signale que les tribunaux salvadoriens et la Cour Suprême en ont jugé autrement, s’appuyant sur l’interdit absolu de l’avortement. Finalement Beatriz a été autorisée à subir une césarienne avant terme, qui a été présentée, non comme un avortement, mais comme une "naissance provoquée". Le nouveau-né est mort cinq heures plus tard. Pour Singer, tout cela est profondément absurde.

Ce qu’il ne dit pas, c’est que l’on avait conseillé l’avortement à Beatriz, déjà malade, lors de sa première grossesse, que celle-ci a refusé, et que tout s’est bien passé. Ce qu’il ne dit pas, c’est que la Cour constitutionnelle a interdit l’avortement mais a recommandé de tenter de sauver la vie tant de la mère que de l’enfant. Ce qu’il ne dit pas non plus, c’est qu’un collège d’experts a signalé au Tribunal que la pathologie de la mère n’était pas grave au point de craindre sa mort imminente. Ce qu’il omet de signaler aussi, c’est que la solution adoptée, à savoir la naissance provoquée par césarienne, à la 27ème semaine de grossesse, était conforme à la sentence de la Cour Constitutionnelle.

Dans l’affaire "Beatriz", Singer croit avoir découvert une faille dans l’absolu moral, exprimé par le cinquième commandement : "Tu ne tueras pas". En fait, le professeur de bioéthique ne voit pas la différence entre "avortement" et "accouchement induit avant terme ayant entraîné involontairement la mort du fœtus". La distinction semble, certes, subtile mais en tout cas, pour la dignité de la personne humaine, elle est d’une portée immense.

L’un des fondements de la dignité humaine est le sens moral, c’est-à-dire la capacité de discerner dans un agir concret sa raison de bien ou de mal. Le théologien C. Caffarra décrit ce sens moral à partir de l’exemple de Thomas More : ce que ce dernier a perçu, "quand il a senti qu’il ne pouvait pas signer [l’acte de suprématie], a été la beauté intime, la vérité, la splendeur, non de son être ou ne pas être Chancelier du Royaume, de son être époux ou père, de son être citoyen anglais, mais simplement de son être-personne". On nous rétorquera que, dans le cas de Beatriz, l’avortement et l’accouchement induit avant terme ont mené au même résultat : la mort du fœtus.

Certes, le résultat est le même. Cependant, la moralité d’un acte ne se mesure pas en première instance à son résultat, mais à ce qu’on appelle son "objet". L’objet, en morale fondamentale, est l’acte lui-même, en tant qu’il est perçu par son auteur sous l’angle de ce qu’il "veut faire" à travers cet acte.

C’est pourquoi il y a une différence essentielle entre le fait de tuer le fœtus anencéphale et le fait d’anticiper sa naissance, pour le bien de sa mère, tout en assumant qu’il n’est pas viable (cette non-viabilité du fœtus est un simple constat et non la conséquence du vouloir du médecin). Une législation humaine ne pourra jamais sonder toute la profondeur de l’agir humain, parce que le législateur, le juge ou toute personne extérieure, ne peuvent pénétrer au cœur de l’agir d’autrui. Il se peut même que le jugement extérieur d’un acte soit à l’opposé de sa qualification morale.

Imaginons un médecin qui, sans aucune faute professionnelle de sa part, cherchant à soulager le malade, le tuerait fortuitement : il agit bien sur le plan moral. Alors que celui qui, cherchant à tuer le patient, le guérirait fortuitement, agit mal sur le plan moral. Il se peut que l’opinion publique - qui se trouve dans la position du tiers - condamne le premier et exalte le second, au vu du seul résultat de leurs actes respectifs. Mais la conscience du premier sera sans reproche, tandis que celle du second sera grevée. La conscience manifeste la position du sujet agissant. Mais quand un acte est défini par son objet, c’est-à-dire par ce que l’on veut faire en le réalisant, sa moralité devient objective et perceptible par tous.

Un exemple : si l’on me dit que X a remis 1 000 euros à Y, je ne peux prononcer aucun jugement moral sur cet acte, car "remettre de l’argent" n’est pas un acte décrit sous l’angle de son objet moral; mais si l’on me dit que X, en remettant 1 000 euros à Y, a fait l’aumône, a payé le juste prix pour un service ou a corrompu pour obtenir une faveur, je peux approuver ou réprouver cet acte, car il m’est présenté et défini sous son angle moral, c’est-à-dire comme "objet".

Il y a des actes humains dont l’objet est irréconciliable avec la dignité de la personne, toujours, en toute circonstance, quelle que soit l’intention qui l’anime. Car leur objet recèle une finalité intrinsèque auquel le vouloir humain ne peut adhérer sans se corrompre. Ils sont objectivement mauvais, c’est-à-dire par leur objet : c’est le cas lorsqu’on veut tuer un être humain innocent, torturer, violer, commettre l’adultère, etc. Tous ces actes sont mauvais par essence. C’est pourquoi l’avortement et l’euthanasie, qui supposent tous les deux la volonté consciente et délibérée de mettre fin à la vie d’un être humain innocent, sont des interdits moraux absolus.

Dans le cas de l’euthanasie, certains dénoncent l’hypocrisie qui consiste à appliquer une sédation profonde en fin de vie, au lieu de mettre fin à la vie du patient, c’est-à-dire de pratiquer l’euthanasie. Ils y voient de l’hypocrisie parce qu’il leur apparaît encore une fois que "le résultat est le même". Ne pas percevoir la différence entre le fait de laisser mourir dans les meilleures conditions et celui de donner la mort révèle une profonde altération du sens moral, aveuglé sans doute par l’élan des sentiments ou par le souci de l’efficacité.

Pour ce qui est des sentiments : même si l’on peut comprendre l’émotion face à une détresse humaine, il est dangereux d’abandonner la conscience - faculté de la raison - aux mains des sentiments. Car on pourrait permettre ainsi à un enfant de 13 ans de décider de sa vie ou de sa mort, et, dans le même temps, interdire à des jeunes de 17 ans de prendre une bière. Pour ce qui est de l’efficacité : si celle-ci devient le facteur décisif de l’appréciation morale, les "bons" seraient ceux qui ont la capacité, le pouvoir, l’intelligence de prévoir et de produire des résultats appréciables. Et les "mauvais" seraient les incapables, les subalternes, les inintelligents.

Or l’histoire nous montre tant d’exemples de gens modestes dont l’agir révèle toute la splendeur de la conscience humaine, des gens qui préfèrent parfois perdre la vie du corps plutôt que de corrompre celle de l’âme, souffrir l’injustice plutôt que de la commettre (Socrate). Et parmi les gens tenus pour brillants et très doués, on en trouve parfois qui sont disposés à perdre leur âme au nom des prétentions de l’intelligence et des revendications du corps.

On me rétorquera peut-être que la mentalité moderne n’a que faire des interdits. Dans ce cas, au nom de cette mentalité, supprimons dans nos rues tous les feux rouges et tous les panneaux "STOP" : ils constituent des interdits absolus. Au lieu d’arriver à destination, nous enverrions les autres et nous-mêmes au cimetière. Les interdits absolus marquent les balises de notre liberté. Ils la sauvegardent, ils la guident sur le chemin de la dignité humaine, jusqu’à destination.

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