Une opinion de Marleen Bosmans, experte droits humains; Paul Géradin, professeur e.r.; Pierre Grega, évaluateur de projets de développement; Alain Laigneaux, conseiller en développement rural et Georges Pierseaux, bio ingénieur spécialisé en économie agricole.

Le secteur de la coopération au développement a été profondément reconfiguré au cours de la législature de la coalition "suédoise". Entre 2014 et 2019, de multiplies réformes ont été adoptées afin de "débureaucratiser" l’aide publique au développement et d’en calquer la gestion sur les principes managériaux du secteur privé. La tendance n’est pas neuve et s’inscrit dans une vague de transformations déjà anciennes, inspirées du New Public Management (NPM) mais elle s’est considérablement accélérée après la crise financière de 2008. Ce "nouvel ordre managérial" issu du monde de l’entreprise, appliqué au monde du développement au nom de "l’efficacité de l’aide", s’est imposé comme le nouveau paradigme réformateur de la coopération internationale, puissamment relayé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le club des pays industrialisés.

Un choix politique délibéré

En faisant ce choix qui consiste à instituer un environnement de "quasi-marché" pour les politiques publiques, le gouvernement belge a donc clairement choisi son camp : importer des procédures et des politiques issues du secteur privé et mobiliser auprès de lui, dans un contexte d’austérité imposée, des moyens financiers nouveaux qui vont servir, notamment dans le cadre des financements mixtes public-privé (blending), à construire de nouveaux dispositifs d’intervention de plus en plus intégré aux institutions du marché. Ce que ne manquait pas de souligner un récent dossier de la Revue Nouvelle ( La Coopération au développement : auscultation d’une réforme in La Revue Nouvelle, n°03/2019, avril 2019) qui démontre que ce choix soutient avant tout la diffusion d’un projet de société qui tend à marginaliser et reconfigurer le rôle de l’État comme simple "facilitateur" au profit du secteur privé et qui encadre de plus en plus fortement les actions des acteurs gouvernementaux.

Un choix qui vient confirmer une tendance amorcée depuis 2010 : la baisse continue des moyens publics consacrés à l’aide au développement et l’instrumentalisation de celle-ci au profit d’intérêts politiques, économiques ou géostratégiques belges (notamment la prévention des mouvements migratoires). Durant cette dernière décennie, le montant de l’aide publique belge a nettement régressé, de 23% en termes absolus et de 30% en termes relatifs. Qui plus est, ce montant diminué inclut la part de l’aide dite "fantôme", qui ne contribue pas directement au développement des pays du Sud mais est finalement dépensée en Belgique (notamment l’accueil des demandeurs d’asile).

Paradoxe s’il en est, puisque le Gouvernement décidait dans le même temps, de concentrer les efforts de la Belgique sur les "Etats fragiles" africains, lesquels sont précisément ceux qui attirent le moins les investissements privés étrangers…

Du discours au résultat…

De l’examen des données chiffrées, il résulte donc que l’aide publique de la Belgique aux pays du Sud, en particulier à ses anciennes colonies, a été fragilisée.

L’Agence gouvernementale de développement, Enabel, a été transformée en 2018 en vue d’un accroissement d’autonomie et d’efficacité. Or, le portefeuille de projets qui lui est confié aujourd’hui par l’Etat belge est étriqué, le moins fourni depuis près de 20 ans, alors que les interférences du politique et de l’administration dans son fonctionnement, et plus directement dans l’élaboration de ses programmes, se font plus nombreuses que jamais. Dans ce nouvel environnement, le "partenariat", équilibré et mutuellement responsable, entre la Belgique et les pays où elle intervient, au sens où l’entendait encore la Déclaration de Paris de 2005 semble, bel et bien avoir vécu...

De son côté, la coopération non gouvernementale (via les ONG, les associations, les universités et hautes écoles, etc.) a subi une vague de changements à marche forcée. Révision des agréments des ONG sur base de critères étroitement managériaux, bureaucratisation pointilleuse et accaparante, lourdes procédures de concertation imposée entre ces acteurs… Autant la rigueur dans la gestion se justifie, autant ces réformes ont abouti à des simplifications arbitraires, à l’asphyxie des petites structures et à une perte de sens du travail des professionnels. Bien des interventions, dont l’impact sur la vie des populations du Sud est direct, ont été affectées par une réduction des moyens publics.

Et le secteur privé, dans tout cela ? Quelques rares initiatives de collaboration public-privé ont vu le jour dans le cadre de projets portuaires à Cotonou et Conakry, notamment avec l’implication du port d’Anvers ; de rares projets ont démarré dans des filières agricoles d’exportation ; une plate-forme belge qui tente de sensibiliser le secteur privé aux questions de coopération a été mise en place. Bien loin certainement des attentes évoquées, c’est plutôt à une mobilisation "frileuse" du secteur privé en faveur du développement des pays du Sud que l’on a assisté jusqu’à présent.

Et puis arriva le Covid-19…

Le péril sanitaire provoqué par le Covid-19 a affecté l’ensemble des continents. La coopération belge au développement y a réagi, tout comme les différents secteurs de l’économie et de la vie en société, via des réponses qui vont de l’aide d’urgence (par exemple en envoyant quelques ambulances à Kinshasa) à des actions de moyen terme notamment dans le cadre de réallocations budgétaires.

Si ces réponses sont nécessaires dans l’immédiat, elles n’en sont pas moins totalement insuffisantes face aux interpellations fondamentales auxquelles la pandémie actuelle nous confronte brutalement. Puissant révélateur et loupe grossissante des inégalités et des fractures toujours plus nombreuses au sein de nos propres pays et encore davantage dans ceux du Sud, cette crise nous confronte à une impasse majeure : celle du modèle de développement et du néolibéralisme globalisés dont la politique belge menée durant la législature écoulée n’est qu’un des nombreux avatars. Que faire alors pour que l’après Covid-19 de la coopération belge au développement ne soit pas une simple copie de l’avant ?

Quand bien même le clivage entre "Nord" et "Sud" de la planète persiste et s’accroît, les enjeux apparaissent plus que jamais communs. Les besoins prioritaires des populations du Sud sont exactement les mêmes que les nôtres : un système de santé et de protection sociale de qualité et accessibles à tous, un enseignement qui construit le savoir et l’émancipation des adultes de demain, des systèmes alimentaires résilients et ancrés dans la transition agro écologique, qui préservent les écosystèmes, des ressources naturelles disponibles de manière équitable aujourd’hui mais aussi pour les générations futures, et enfin, last but not least, un Etat réinvesti non seulement de ses fonctions régaliennes essentielles mais également de son rôle stratégique d’orientation du développement et de juste répartition de ses bénéfices. Les 17 objectifs du développement durable adoptés en 2015 par les Nations Unies ne visent pas autre chose ; ils apparaissent plus que jamais semblables pour tous, au Nord comme au Sud. Or, une politique de coopération au développement caractérisée par un perpétuel "stop and go", qui multiplie les changements de cap, engluée dans la gestion de sa structuration belgo-belge et hypnotisée par les effets de mode tels que la digitalisation ou la mobilisation marginale du secteur privé, n’est pas à la hauteur de ces objectifs.

Parce que la crise que nous vivons n’est pas qu’une pandémie de plus mais révèle le caractère profondément inégalitaire et destructeur du modèle de développement en cours tout comme l’inanité de la version "light" de l’État, que nous vendent les intégristes du néo-libéralisme. Face à cela, nous sommes convaincus de la nécessité d’opérer un basculement significatif de notre coopération au développement au profit d’un certain nombre de "fondamentaux" : le soutien à une agriculture paysanne et agro-écologique comme le réclame la nouvelle campagne de la Coalition contre la faim (#Yes2Agroecology, Communiqué de presse de la Coalition contre la faim/Coalitie tegen honger, juin 2020), l’appui aux structures de santé de première ligne (fers de lance des luttes contre toutes les pandémies) et le développement de systèmes de protection sociale pour réduire les inégalités, le soutien aux projets d’économie sociale et solidaire et aux circuits courts qui permettent aux populations de réduire leur dépendance vis-à-vis de l’économie mondialisée. De même, il nous semble nécessaire de ré-encastrer dans la sphère publique, en les soustrayant à toute logique prédatrice et mercantile, les biens indispensables à la vie comme l’eau, un environnement sain, les ressources naturelles fondamentales. Mener ces actions suppose et impose que l’action de l’État soit redéfinie dans le sens de la recherche, pour tous, du bien commun. Cet horizon politique désirable est urgent pour rompre le cercle mortifère et sans issue du marché comme seule rationalité politique.

La pandémie du Covid-19 nous a brutalement rappelé l’interdépendance étroite entre les différentes nations de notre planète : à long terme, notre développement est indissociablement lié à celui des autres nations et en particulier de celles du Sud. Comme le dit un proverbe africain : "si tu veux aller vite, marche seul mais si tu veux aller loin, marchons ensemble". Plus que jamais la coopération au développement peut être un des domaines de l’action publique susceptibles de contribuer à une relance dans cette direction… A condition d’être sous-tendue par une stratégie pensée et construite pour durer. Au cœur du cahier de charges de l’après Covid-19, citoyens, professionnels et politiques sont confrontés à cette question : quel est le sens et la nature du développement qu’on souhaite voir advenir au Sud…et au Nord.

Le prochain gouvernement sera-t-il en mesure de relever ce défi ?