Opinions Une opinion de Benoit Wautelet, enseignant à la Haute Ecole Louvain en Hainaut


L’école est concurrencée par le privé en ce qui concerne l’orthographe. Celle-ci est même devenue un marché juteux. La privatisation de l’enseignement est en route, sans que l’on en prenne toujours conscience.


L’enseignement de l’orthographe est d’ordinaire dévolu à l’école. Or, on constate depuis quelques années que l’institution scolaire n’a plus le temps de mener à bien cette mission (d’ailleurs, en a-t-elle jamais eu le temps ?) et que des acteurs privés (comprenez : à but lucratif) se sont emparés de la problématique.

L’orthographe est en effet devenue un marché juteux. Depuis quelques années, on voit ainsi pulluler - en librairie et sur la Toile - des méthodes pour améliorer son orthographe : sites payants avec test diagnostic gratuit, livres préfacés par des "spécialistes" de l’orthographe (en fait, souvent des champions de… dictées !) Récemment, une spin-off universitaire belge a même été créée en ce sens. Las ! l’inscription est bien entendu payante via un forfait mensuel (l’effet "salle de sport" sans doute). Des cours d’orthographe agrémentent depuis une quinzaine d’années la grille des cours obligatoires des futurs enseignants, des écoles supérieures n’hésitent plus à inscrire leurs étudiants à des certifications orthographiques en ligne et de nombreuses entreprises accueillent en leur sein des formations dans ce domaine. Ce n’est pas un phénomène marginal mais une vague de fond qui risque à terme de privatiser l’orthographe, au sens libéral du terme.

Loin de nous, la tentation du discours misérabiliste, dénigrant et autosatisfait de la soi-disant baisse du niveau et de l’âge d’or révolu (ah ! de votre temps…) Non, si le niveau orthographique semble avoir baissé, c’est parce que les connaissances des élèves se sont diversifiées : l’orthographe n’est - heureusement - plus au centre des préoccupations scolaires, même si elle reste au cœur des passions (preuve en est la récente "deuxième guerre du nénufar" opposant pauvrement les Anciens et les Modernes au sujet des rectifications de l’orthographe en février 2016). La situation n’est pas illogique : si on consacre moins de temps à l’enseignement de l’orthographe, il est normal que son apprentissage soit plus lent et moins développé. Cependant, gardons à l’esprit ce paradoxe sociologique sans doute proche de la réalité : le niveau orthographique peut avoir baissé dans toutes les classes tout en progressant pour la génération.

Quoi qu’il en soit, l’enseignement et son ministère ne devraient-ils pas prendre cette problématique à bras-le-corps ? Soit ils laissent se privatiser la maîtrise de l’orthographe et abandonnent totalement cette prérogative (pourquoi pas, mais il faut assumer !), soit ils prennent le taureau par les cornes et créent une plateforme officielle et gratuite dédiée à son apprentissage. Chaque élève - du primaire au supérieur - aurait ainsi accès à ce portail et aurait l’occasion de certifier son niveau d’acquisition de l’orthographe par des exercices nombreux, variés et uniformisés.

L’enjeu n’est pas que symbolique, il est sociétal et économique : la privatisation de l’enseignement est en route, sans que l’on en prenne toujours conscience. Le succès grandissant des cours de remédiation payants (des enfants y sont même paradoxalement inscrits avant que ne débute l’année scolaire), des blocus payants (chaque année, des pubs télé fleurissent au mois de mai sur ce type de dispositifs !), des profs particuliers (n’ayant pas forcément une formation pédagogique) est là pour nous le rappeler. La privatisation de l’enseignement est lancinante; qu’elle s’attaque à un des enseignements les plus symboliques n’est pas anodin. La question se pose : faudra-t-il bientôt payer pour avoir une bonne orthographe ? Y aura-t-il dans un avenir proche deux orthographes : celle des riches et celle des pauvres ?

---> Merci à Françoise Cahen d’avoir accepté que je reprenne à ma sauce l’idée qu’elle développe dans un article de son intéressant blog : fcahen.neowordpress.fr