Faut-il limiter les naissances à Bruxelles?

Interrogé à ce propos lors d’un débat à la fin de la semaine dernière, le bourgmestre PS de Bruxelles Freddy Thielemans a examiné l’hypothèse d’un contrôle des naissances, partant du constat qu’il est très difficile de trouver un logement pour les familles très nombreuses. Entretiens croisés

Entretiens : Christian Laporte et M.Bs
Faut-il limiter les naissances à Bruxelles?
©Reporters

Etienne VERMEERSCH Philosophe et éthicien, Professeur émérite à l’Université de Gandwww.etiennevermeersch.be

Vous avez soutenu le bourgmestre de Bruxelles, mais ce dernier a recentré ce qui n était qu’une réponse à une question, tout en se disant ne pas vouloir porter atteinte aux libertés individuelles…

Il faut naturellement toujours respecter les choix individuels des gens, mais cela ne doit pas empêcher de proposer des règles générales qui fassent réfléchir pour le bien commun de la société. Limiter les naissances ne signifie pas que l’on ne puisse plus avoir d’enfants, mais il faut aussi penser à leur propre bien-être. Il vaut mieux n’en avoir que deux ou trois auxquels l’on puisse donner une éducation et des conditions de vie normales que d’en faire dix dont la plupart n’auront en aucune manière une existence idéale. Ce discours n’est généralement pas en odeur de sainteté dans les milieux religieux.

C’est vrai que jusqu’ici la plupart d’entre eux ont une attitude très pro-nataliste, mais j’ai la faiblesse de penser qu’ils peuvent évoluer face à certaines réalités de plus en plus criantes. Il sera à terme intenable de ne pas limiter les naissances, surtout en Belgique où l’impact écologique est 25 fois plus grand que dans le Tiers monde. Mais j’en appelle aussi à Kant qui a écrit qu’il faut toujours agir de telle sorte que l’on considère sa volonté raisonnable comme instituant une législation universelle.

Reste qu’à la fin des années 1960 un fossé s’est creusé entre l’Eglise catholique et les fidèles…

L’encyclique “Humanae Vitae” a de fait eu de tels effets, mais a également induit des réactions totalement inverses à celles qu’espérait Rome. En effet, c’est à ce moment que la population d’Amérique du Nord et celle des Etats-Unis en particulier a largement eu recours aux moyens anticonceptionnels dits non naturels. Et la vision vaticane a de la même façon fait froncer les sourcils à millions de chrétiens européens.

Mais l’on ne voit pas non plus l’islam suivre la voie de la limitation…

Sauf que l’on assiste quand même à une très sérieuse prise de conscience dans un pays comme l’Indonésie où l’on a mis le paquet pour informer la population. Il n’est pas nécessaire de recourir à la contrainte non plus ! Singapour a réussi même si l’on me rétorquera que c’est une société socialement très contrôlée…

Mais pas question en aucune manière d’en arriver à ce que l’on vit en Chine…

Non, non en aucune manière. L’on peut par contre citer le bon exemple taïwanais, où l’on a pu arriver à une limitation avec l’assistance efficace de l’Office de la Naissance et de l’Enfance local. Les assistantes sociales y ont pleinement joué leur rôle. L’on pourrait aussi citer l’exemple de l’Etat indien du Kerala où l’on a agi à partir de l’enseignement en général et plus particulièrement à propos de l’enseignement donné aux filles. La situation du Kerala a aussi bénéficié de l’apport de l’économiste Amartya Sen et son approche particulière du bien-être. Mais dans d’autres Etats indiens, la situation reste catastrophique.

Vous plaidez clairement pour une approche globale qui ne se limite pas aux moyens anticonceptionnels.

Ah oui, il faut mettre l’accent sur la prévention et bien expliquer toutes les conséquences d’avoir un trop grand nombre d’enfants. A cet égard, le cas du Rwanda doit aussi sérieusement faire réfléchir; l’expansion démographique y a été tellement peu contrôlée que cela a débouché sur les explosions que l’on sait. Il est temps d’imposer des restrictions. A la veille qu’éclate la révolution arabe en Egypte, Vladimir Poutine avait mis un terme à l’exportation de céréales. Pendant des siècles, la population égyptienne oscillait entre 2 et 5 millions; aujourd’hui, ils sont plus de 80 millions !

Est-ce qu’un bourgmestre doit sensibiliser sa population à de telles questions ?

Ah oui, il doit prévoir les conséquences d’un trop grand essor démographique, mais on peut confier la problématique aux Régions voire à l’Etat fédéral. Il faut pouvoir accueillir les nouveaux venus sans se retrouver sous pression. Pour le bien des enfants, ce n’est pas être égoïste que de vouloir leur bonheur.

Patrick DEBOOSERE, professeur de démographie au département de sociologie de la VUB

Comment qualifiez-vous la situation démographique de Bruxelles ?

On voit qu’après une longue période de déclin de la population jusqu’au milieu des années 90, on a eu une stabilisation puis, depuis dix ans, une forte croissance.

A quoi celle-ci est-elle due ?

Le moteur de cette croissance est composé de deux éléments. Le premier, c’est la migration. Et contrairement à l’idée qu’on peut avoir, les gens qui viennent habiter la capitale ne sont pas seulement des migrants pauvres. C’est une migration aussi bien interne qu’internationale, plutôt de jeunes et hautement qualifiés. Ils constituent une composante très importante de la croissance de nos villes en général, et de Bruxelles en particulier où sont concentrés les nouveaux secteurs économiques, les institutions internationales, etc. On a construit 30 000 nouveaux appartements à Bruxelles pour eux, pas pour des personnes à petits revenus. Le deuxième moteur, c’est la natalité à Bruxelles. En nombre absolu, il y a une croissance importante : de 13 000 naissances par an en 2000, on est passé à 18 000 au moins aujourd’hui.

Connaît-on les causes de cette évolution ?

Ce n’est pas tellement que les femmes ont plus d’enfants qu’avant, mais bien que la composition de la population bruxelloise est devenue de plus en plus jeune. De plus en plus de personnes en âge d’avoir des enfants sont venues habiter à Bruxelles, aussi bien dans la migration internationale que de jeunes qui viennent de Flandre ou de Wallonie. Dans les chiffres, on voit une légère augmentation des premières, deuxièmes et troisièmes naissances, mais pas à partir du quatrième enfant où cela descend depuis dix ans. Cette réalité est donc tout à fait contraire à l’idée de femmes qui n’utilisent pas de moyens de contraception

Les propos de Freddy Thielemans concernant les familles très nombreuses sont donc non fondés ?

Ils ne correspondent à aucune réalité en effet. J’ai un chiffre qui date de 2010. Sur 520 000 ménages habitant Bruxelles, seulement 2 172 comptaient huit personnes ou plus (y compris des familles composées de plusieurs noyaux où grands-parents, parents et enfants habitent à la même adresse). De plus, on constate la diminution de ce type de ménages depuis 20 à 30 ans.

Qui sont-ils ?

Quelques familles de migrants récents venues d’Afrique centrale ou d’Afghanistan. Pour le reste, dès la deuxième génération, le nombre d’enfants de femmes immigrées est quasiment le même que celui des Belges.

L’essor démographique pose néanmoins des problèmes…

Effectivement, il y a des défis. Entre le milieu des années nonante et aujourd’hui, on a accueilli presqu’un quart de million de personnes en plus à Bruxelles. Le politique doit réagir. Si on a plus d’enfants qui habitent dans les grandes villes et moins dans le reste du pays, il est évident qu’il faut des crèches et des écoles en plus. Là, on a fait trop peu et trop tard. Et le deuxième problème, ce sont les logements pour les petits et les moyens revenus.

Vous voulez dire que le problème n’est pas le nombre de naissances mais les moyens qu’on se donne ?

Oui. Je crois que les villes sont l’avenir de l’humanité. C’est là que se concentre l’essentiel de la croissance mondiale depuis trente ans. Il faut donc les rendre les plus agréables possible pour tous leurs habitants. D’ailleurs, si Bruxelles attire autant, si de plus en plus de jeunes viennent y habiter, c’est bien parce qu’elle offre une qualité de vie améliorée, même s’il reste évidemment des choses à faire. La pression démographique n’est pas nécessairement négative : on a voulu repeupler la ville, on a mis des choses en place pour cela et c’est positif.