Le vote doit-il rester obligatoire ?

Cette semaine, la ministre de la justice a annoncé que les électeurs qui n'iront pas voter dimanche ne seront pas sanctionnés. Cette déclaration a provoqué des remous et relancé le débat sur l'obligation du vote. Interviews croisées entre un politologue et un citoyen.

Entretien : J-P. Du.
Le vote doit-il rester obligatoire ?
©© Bernard Demoulin

Cette semaine, la ministre de la justice a annoncé que les électeurs qui n'iront pas voter dimanche ne seront pas sanctionnés. Cette déclaration a provoqué des remous et relancé le débat sur l'obligation du vote. Interviews croisées.

"Non. Un système qui oblige les gens à voter me semble absurde. Nos hommes politiques ont-ils tant de craintes de voir des taux d’abstention stratosphériques ? L’abstention est également une forme de choix." Une opinion de Francisco, un citoyen.

Vous avez déclaré sur un site Internet que vous n’iriez pas voter pour le scrutin communal de ce dimanche 14 octobre.

Le vote est obligatoire à Bruxelles et dans toute la Belgique. Pourtant, j’ai décidé de ne pas voter. La raison n’est pas que j’ai envie de rester dans mon lit ce 14 octobre ou que je serai en dehors du pays. Mon choix est délibéré et en toute conscience.

Pourquoi une telle abstention volontaire ?

La première raison est que je ne me reconnais dans aucune liste qui se présente et je ne me reconnais dans aucun candidat. Je pourrais à la rigueur voter pour un ami ou un copain qui se présente mais aucun ne se présente sur ma commune. Peut-être existe-t-il un candidat que je pourrais soutenir mais je ne les connais pas tous et encore moins leurs opinions. Il y a donc clairement un défaut dans la communication des partis. Je reçois de plus ou moins beaux flyers dans ma boîte aux lettres mais peu me disent ce que j’ai besoin de savoir pour voter.

Les élections communales sont pourtant un scrutin de grande proximité, plus que les législatives et les régionales. Alors ?

Au fait, qu’ai-je besoin de savoir pour voter au mieux ? Personnellement, j’assimile les élections communales à une assemblée de grande copropriété. Tous les occupants de la commune se réunissent, décident de mettre de l’argent en commun pour faire tourner des infrastructures au service des habitants. J’aimerais donc, en tant que contributeur (je ne dis pas contribuable), avoir un rapport sur la période écoulée pour savoir comment ma commune a géré les contributions de chacun. Un peu comme un décompte de charges que nous recevons tous en tant que locataire ou propriétaire d’un immeuble.

Vous êtes davantage pour un processus de démocratie plus directe ?

J’aimerais que mon avis soit un peu plus pris en compte sur les décisions onéreuses de ma commune. Un vote régulier via Internet sur tel investissement ou telle prise de décision. Sans que cela ne soit spécialement contraignant, cela permettrait de nourrir un débat au sein de la population et de voir si les représentants écoutent les habitants. Pour faire mon choix, je devrais également avoir un programme détaillé et chiffré des différentes listes ou candidats. Bref, plus de démocratie, plus de transparence.

Vous vous rendez compte que l’on pourrait vous qualifier d’incivique ?

L’autre point qui m’attriste est le manque d’ouverture du système politique. Il est manifestement difficile à de nouvelles listes de se présenter. On a tous en mémoire la difficulté que le Parti pirate a eue pour constituer des listes. Pourtant, l’initiative de citoyens n’ayant aucune expérience en politique devrait être plus que soutenue. Bref, plus d’ouverture. Et pour conclure, un système qui oblige les gens à voter me semble absurde. Nos hommes politiques ont-ils tant de craintes de voir des taux d’abstention stratosphériques ? Plutôt que de se poser la question du pourquoi, on préfère obliger. Or, l’abstention est également une forme de choix. De même que le vote blanc ou nul. Pourtant à chaque résultat d’élection, les votes blancs, nuls et abstentionnistes ne sont pratiquement pas communiqués. Pour toutes ces raisons, le 14 octobre, je ferai un acte citoyen : je ne voterai pas !

"Oui. Je trouve que dans une période de crise de la démocratie, il n’est pas mauvais d’avoir cette obligation qui a pour effet de pousser les citoyens à prendre leurs responsabilités." Une opinion de Pierre Vercauteren, politologue (UCL-Mons).

La ministre de la Justice. Mme Turtelboom, a déclaré dans une interview que les électeurs qui ne se présenteraient pas aux urnes dimanche ne seraient pas sanctionnés. Qu’en pensez-vous ?

Sa déclaration a un caractère très inhabituel. Un membre de l’exécutif a pour mission de mettre en œuvre les décisions qui sont lancées à partir des délibérations du pouvoir législatif mais il ne doit pas aller au-delà. C’est le genre de déclaration qui empiète donc sur les prérogatives du pouvoir judiciaire. Cela me paraît dangereux et en tout cas malsain sur le principe même.

Il y a déjà, depuis 2003, une tradition dans les parquets de ne plus poursuivre, pour ne pas être distraits de leurs missions prioritaires…

C’est un élément, mais dans ce cas, il est important que cela reste de la compétence du pouvoir judiciaire. Et qu’il n’y ait pas d’interférence. Quels que soient les motifs que peut invoquer le parquet, que ce soit la surcharge des dossiers ou leur ordre de priorité, il me paraît dangereux qu’on annonce à l’avance une non-poursuite. Il y a des règles qui sont fixées et il est important que l’on garde le principe de sanctions quand une règle est bafouée. Dans ce cas-ci, on n’est pas loin de l’incitation à ne pas aller voter !

Sur le fond, le vote doit-il rester obligatoire ?

En tout cas pour les élections communales, il est important que cela garde un caractère obligatoire. Cela concerne le niveau du pouvoir considéré comme le plus important parce que proche du citoyen. Je trouve que dans une période de crise de la démocratie, il n’est pas mauvais d’avoir cette obligation qui pour effet de pousser les citoyens à prendre leurs responsabilités. Ne pas aller voter, par exemple sous prétexte que cela ne va rien changer, entraîne une indifférence qui ne peut qu’être encouragée par une non-obligation de vote.

Est-ce de l’incivisme chez ceux qui ne votent pas ?

Il y a de l’indifférence, il y a aussi le sentiment d’être davantage citoyen consommateur que citoyen responsable. C’est-à-dire qu’on peut avoir l’habitude de dire “je me garde le droit de critiquer les décisions qui sont prises mais je ne veux pas assumer la responsabilité que j’ai dans cette décision en ayant voté pour ceux qui vont la prendre”. Et là, il y a un paradoxe du citoyen abstentionniste dans son comportement.

Cette obligation n’est-elle pas devenue anachronique ?

Je ne trouve pas. Cette obligation a du sens dans une période où beaucoup remettent en cause la démocratie dans ses fondements. En outre, cela ne me dérange pas que nous restions un des rares pays à imposer cette obligation.

Ceux qui ne vont pas voter, comme le citoyen ci-contre, affirment que la démocratie n’est pas assez directe. Qu’en pensez-vous ?

Au niveau communal, cela me semble moins vrai que dans les autres niveaux de pouvoir. N’oublions pas non plus qu’il existe la possibilité de consultations populaires. Ce n’est peut-être pas un référendum mais cela permet d’exprimer un certain nombre de choses.