Faut-il reconnaître les "autres" médecines ?

La "loi Colla" reconnaît quatre médecines non conventionnelles : l’ostéopathie, la chiropraxie, l’homéopathie et l’acupuncture. Une commission scientifique a été chargée de définir des critères de reconnaissance de ces médecines. Les facultés de médecines et les syndicats médicaux s’y opposent. Entretiens croisés.

Entretien: V.R. et Ar.M. (st.)
Faut-il reconnaître les "autres" médecines ?
©Reporters

OUI

Christian Gérard, Président de la Société belge de l’ostéopathie.

La réaction des facultés de médecine et des syndicats médicaux n'est pas facile à comprendre dans la mesure où l'objectif des discussions en cours est de protéger le patient en définissant des critères pour la reconnaissance des ostéopathes, des homéopathes, des acuponcteurs et des chiropracteurs.

Comprenez-vous que les syndicats médicaux et des facultés de médecine s’opposent à la reconnaissance des médecines non conventionnelles ?

La commission mise en place par la ministre de la Santé, Laurette Onkelinx (PS) pour définir les critères de reconnaissance était paritaire : il y avait autant de praticiens de médecines conventionnelles que de médecins universitaires. Et les rapports transmis à la ministre ont toujours recueilli une majorité des deux tiers des membres. Ce que je ne comprends pas dans ces fortes oppositions, c’est que le but des discussions est de protéger le patient.

Justement, les doyens des facultés et les syndicats médicaux disent que les médecines non conventionnelles n’offrent pas de garantie scientifique…

D’abord, certaines techniques ostéopathiques s’inspirent de techniques utilisées dans d’autres approches, notamment la thérapie manuelle. Or la thérapie manuelle est enseignée en Flandre. Qu’on me dise la logique. D’un autre côté, il est certain qu’aujourd’hui, pour pouvoir démontrer le bien-fondé de l’ostéopathie de manière scientifique et reproductible, il faut des instruments qui permettent de le mesurer. Or les instruments de mesure ne sont pas encore suffisamment fins pour mettre en évidence certains mouvements que les ostéopathes disent pouvoir percevoir. Des scientifiques, et pas des moindres, se penchent cependant sur ce genre de questions aux USA à la NASA ou en Russie. Et des études commencent à être publiées sur des sujets tabous comme le mouvement des membranes crâniennes.

Quel était l’objectif de la commission ? Fixer des critères de reconnaissance pour séparer le bon grain de l’ivraie ?

Oui. On veut mettre hors circuit les gens qui se disent ostéopathes, mais qui n’ont pas de formation. Aujourd’hui, tout le monde peut se déclarer ostéopathe. J’ai lu que les doyens ne voulaient pas d’une nouvelle profession. Je leur réponds que l’ostéopathie n’est pas une nouvelle profession. Elle est née aux Etats-Unis en 1865. Avant la kinésithérapie.

Les médecins s’inquiètent de voir les budgets de la santé exploser si on accepte de rembourser les soins prodigués dans le cadre de ces médecines non conventionnelles…

La médecine devient de plus en plus spécialisée. Elle exige toujours plus d’examens diagnostiques onéreux. Les budgets deviennent de plus en plus difficiles à boucler. Je comprends dès lors que les médecins ne souhaitent pas voir le budget de la santé amputé par d’autres approches médicales. Mais nous ne demandons pas le remboursement de l’Inami. Nous ne l’avons jamais demandé. Certaines mutuelles interviennent parfois dans les coûts des traitements. Cela soulage certains patients. Mais c’est tout.

Les kinés reprochent aux ostéopathes de leur faire une concurrence déloyale parce que leurs patients doivent être référencés par un médecin au préalable et pas les vôtres…

Nous avons une autre façon d’aborder la médecine et la dysfonction par rapport à la médecine classique. Nous considérons le patient dans sa globalité. Quand le patient se rend en consultation en ostéopathie, il a une plainte. L’anamnèse et l’examen ostéopathique que nous faisons mettent souvent en évidence que le problème pour lequel il est venu est loin d’être aussi précis et ponctuel qu’il le pense. Son problème est bien souvent la conséquence d’un ensemble d’adaptations que le corps a pu faire. Si on traite seulement la partie du corps à l’origine de la plainte du patient, nous n’aurons pas une solution durable dans le temps. En travaillant sur la globalité, l’ostéopathie offre cela. Cela explique pourquoi une prescription médicale ne se conçoit pas : elle n’a pas de sens. Cela dit, sur le terrain, il y a beaucoup de collaborations entre médecins de famille et ostéopathes. Et cela se passe très bien.

Pensez-vous que la réaction des médecins soit motivée par la peur de perdre de leur “part de marché” ?

Je n’en sais rien. Mais c’est possible. Il faut savoir que la médecine et la grosse industrie pharmaceutique vont de pair. Or l’ostéopathie est une approche mécanique qui ne prescrit pas de médicaments.

"Je comprends dès lors que les médecins ne souhaitent pas voir le budget de la santé amputé par d’autres approches médicales. Mais nous ne demandons pas le remboursement de l’Inami. Nous ne l’avons jamais demandé. Certaines mutuelles interviennent parfois dans les coûts des traitements. Mais c’est tout."



VERSO

Jean-Louis Vanherweghem, Recteur honoraire de l’ULB et professeur émérite en épistémologie de la faculté de médecine de l’ULB.

La question essentielle concerne le statut que l'on désire donner à ces médecine. Le statut de médecine "alternative" est un véritable danger dans le sens ou des personnes pourraient se détourner de la médecine conventionnelle. Le statut le mieux adapté serait donc celui de médecine "complémentaire"

Quelle est la position des doyens des universités sur le débat concernant la possible application de la loi Colla régulant la pratique de médecine non conventionnelle ?

Aujourd’hui, on estime que près de 40 % des personnes ont déjà eu recours à la médecine non conventionnelle. Cependant il n’a jamais été prouvé de manière scientifique l’efficacité de ces méthodes. En l’absence de preuve, la santé publique est donc en jeu. Cela pousse les doyens et médecins à s’opposer à l’application de la loi Colla ou du moins à l’encadrer de manière stricte. La reconnaissance des médecines non conventionnelles pose aussi un problème concernant le remboursement des soins de santé. En effet, il se pourrait que les frais des médecines alternatives soient remboursés si la loi Colla les reconnaît officiellement. Si elles sont remboursées, cela se fera au détriment de la médecine classique étant donné le budget limité de la sécurité sociale.

Si la loi reconnaît les médecines alternatives, comment pourrait-on les encadrer ?

Il s’agit là d’une partie importante du débat. L’encadrement repose avant tout sur la formation. Or il est difficile d’enseigner ces pratiques étant donné qu’elles ne sont pas scientifiquement prouvées. Mais cela reste possible pour certaines pratiques comme par exemple l’ostéopathie qui est actuellement enseignée à l’ULB. Pour les autres sciences non conventionnelles, il faudrait avoir recours à des écoles dont la qualité n’est pas assurée ce qui pose une nouvelle fois problème.

L’efficacité n’étant pas prouvée, pensez-vous que la médecine non conventionnelle peut être un danger ?

Oui, la question essentielle concerne le statut que l’on désire donner à ces médecines. Le statut de médecine "alternative" est un véritable danger dans le sens où des personnes pourraient se détourner de la médecine conventionnelle. Le statut le mieux adapté serait donc celui de médecine "complémentaire". Il est d’ailleurs prouvé que les médecines non conventionnelles peuvent soulager les patients souffrant de certains symptômes de certaines maladies comme par exemple le cancer. Mais ces dernières ne font que soulager et ne guérissent pas et donc ne se suffisent pas.

Jean Ruwet, le président de l’Union belge des ostéopathes, affirme que la réaction des doyens est “une levée de bouclier un peu tardive”, que répondez-vous à cela ?

Cette réaction est compréhensible. Il est vrai qu’il y a une contradiction apparente entre le discours des doyens et le fait que des membres des universités participent à la commission visant à l’exécution de la loi. Mais la loi est là et il faut faire avec. Notre présence en commission a pour objectif de contrôler qu’il n’y ait pas de dérive dans la possible mise en place de la loi. Nous aurions pu aussi faire la politique de "la chaise vide" mais alors nous n’aurions pas rempli notre rôle dans la responsabilité sociale. Nous sommes en réalité un peu contraints d’y assister si l’on veut assurer la sécurité de la santé publique.

Comment expliquer un tel engouement pour les médecines non conventionnelles ?

Lorsque les gens se rendent chez le médecin, ils s’attendent à avoir un diagnostic précis sur leurs maux. Cependant il arrive qu’il ne soit pas toujours possible de le faire. Dès lors certains patients sont déçus par ce manque de réponse et se tournent vers les médecines non conventionnelles. Là, les entretiens y sont beaucoup plus longs et apportent systématiquement ou presque des explications à leurs maux. Parfois de manières particulières comme par exemple en acupuncture où les praticiens prétendent agir sur les forces "vitales du patient".

"Aujourd’hui on estime que près de 40 % des personnes ont déjà eu recours à la médecine non conventionnelle. Cependant il n’a jamais été prouvé de manière scientifique l’efficacité de ces méthodes. En l’absence de preuve, la santé publique est donc en jeu."