Faut-il accueillir plus de demandeurs d'asile en Belgique?

Il y a 15 ans, une petite Nigériane - Semira Adamu -, candidate à l'asile en Belgique, faisait l'objet d'un rapatriement forcé. Accompagnée de 9 gendarmes, elle avait dû voyager pliée en deux, un coussin devant la bouche, et la pression d'un gendarme sur le dos. Elle est morte asphyxiée. Entretiens croisés.

Faut-il accueillir plus de demandeurs d'asile en Belgique?
©BELGA
Jean-Paul Duchâteau

L’histoire montre que quand on accepte des migrants ou des demandeurs d’asile et qu’on leur permet de s’intégrer et de travailler, ils contribuent à la richesse du pays. Si l’on s’acheminait vers la liberté de circulation, en Belgique mais forcément aussi en Europe, on n’aurait pas affaire à des millions de personnes mais à quelques milliers et tout le monde en profiterait.

OUI

Mathieu Bietlot , Coordinateur politique à Bruxelles Laïque: "Ces personnes ne représentent pas "la misère du monde" : elles peuvent apporter des choses au pays. L’histoire montre que quand on accepte des migrants ou des demandeurs d’asile et qu’on leur permet de s’intégrer et de travailler, ils contribuent à la richesse du pays."

Avec le soutien de nombreuses organisations (dont le Cal, la CNE, Ecolo, la FGTB wallonne et l’ULB), vous organisez ce dimanche un meeting-concert à Bruxelles, en hommage à Semira Adamu, pour rappeler vos revendications en matière d’immigration et de droit d’asile. N’est-ce pas surfer sur une émotion légitime? 

Nous entretenons la mémoire d’un événement qui a fortement marqué l’histoire de la Belgique. Les problèmes de centres fermés et d’expulsions de candidats-réfugiés existaient avec la mort de Semira, mais ce drame a été un moment déclencheur dans une prise de conscience de la population générale, plus large que les associations qui travaillaient déjà ces questions. Ce n’est donc pas surfer sur l’émotionnel mais bien d’expliquer que c’est une histoire emblématique des violences et du non-respect des droits humains, jusqu’à la vie humaine. 

Dans vos revendications, vous dites que vous voulez supprimer les centres fermés. Est-ce réaliste? 

Nous avons choisi des mots d’ordre assez radicaux pour lancer un vrai débat de société. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais ces centres fermés posent de très gros problèmes en termes de respect des droits humains, mais en plus, ils ne sont pas efficaces pour maîtriser les phénomènes migratoires comme les responsables politiques le prétendent. C’est donc une institution que l’on pourrait supprimer en mettant en place d’autres manières pour inciter les gens qui n’ont plus le droit de rester sur le territoire de rentrer chez eux. D’ailleurs, les directives européennes précisent que l’enfermement ne peut être utilisé qu’en dernier recours. Or, en Belgique, nous avons une politique d’enfermement quasi-systématique, avant même qu’on n’ait pu examiner s’il y avait d’autres moyens. Par exemple, une assignation à résidence ou l’obligation pour les personnes de se présenter régulièrement à l’Office des étrangers. 

Vous prônez aussi l’arrêt des expulsions forcées.  

Comment faire alors avec les personnes réfugiées qui ont reçu un ordre de quitter le territoire ? Nous persistons à penser que cet ordre ne justifie pas soit la rétention, soit l’expulsion forcée avec toutes les violences que cela engendre. Mais nous ne sommes pas angélistes. Nous savons qu’un certain nombre de personnes ayant reçu l’ordre de quitter le territoire resteront en effet en Belgique comme clandestins, mais nous estimons que, du point de vue des droits humains, le respect des principes de l’Etat de droit est plus important que ces quelques cas qui seraient marginaux. Cela nous apparaît un risque à assumer qui serait moins coûteux pour notre pays, ne fût-ce qu’en termes financiers puisque c’est cela qui est souvent mis en avant. 

Cela doit être un premier pas, dites-vous, vers la "liberté de circulation pour toutes et tous". Jusqu’où voulez-vous aller? 

Et pensez-vous que la Belgique est capable, comme le disait Michel Rocard, d’accueillir toute la misère du monde ? Justement, n’est-ce pas toute la misère du monde. Tout le monde ne souhaite pas venir en Belgique et n’a pas envie de quitter son pays pour refaire sa vie ailleurs. Les gens qui sont en fuite de la persécution vont plus vers des pays proches que vers l’Europe et la Belgique en particulier. De plus, ces personnes ne représentent pas "la misère du monde" : elles peuvent apporter des choses au pays. L’histoire montre que quand on accepte des migrants ou des demandeurs d’asile et qu’on leur permet de s’intégrer et de travailler, ils contribuent à la richesse du pays. Si l’on s’acheminait vers la liberté de circulation, en Belgique mais forcément aussi en Europe, on n’aurait pas affaire à des millions de personnes mais à quelques milliers et tout le monde en profiterait. 

La politique du gouvernement, appliquée par Maggie De Block, d’accélérer le traitement des dossiers n’est-elle pas plus humaine à l’endroit des demandeurs d’asile plutôt que de les entretenir pendant des mois et des années dans l’espoir qu’ils pourront rester?

C’est effectivement un leitmotiv des réformes successives de la politique d’asile. Mais toutes ces réformes ne fonctionnent pas sur le long terme. On accélère certes les procédures mais leur qualité est de plus en plus critiquable. Ce sont des dossiers qui sont traités de manière expéditive au détriment du droit des personnes.


NON

Denis Ducarme , Député fédéral (MR): "Accueillir des immigrés en Belgique pour qu’ils se retrouvent dans la misère, cela ne sert à rien. Nous devons donner à ceux que nous accueillons la possibilité de s’intégrer et de s’émanciper, notamment financièrement."

Des associations vont rendre hommage à Semira Adamu, pour le quinzième anniversaire de sa mort. Que vous a inspiré ce drame à l’époque?

C’est un drame humain et c’est sans doute un drame de notre système dont on a dû nécessairement tirer des leçons. C’est ainsi qu’une commission parlementaire a été créée pour humaniser les conditions de rapatriement. 

Les organisations qui vont manifester ce dimanche demandent notamment la fermeture des centres de rétention des candidats à l’asile. Avec ce qui s’est passé il y a 15 ans, n’ont-ils pas raison?

L’utilisation du drame lié à Semira Adamu et l’articulation avec la problématique des centres fermés et de l’immigration en général ne me semblent pas tout à fait correctes sur le plan intellectuel parce que, depuis le cas Adamu, nous avons évidemment progressé. Et lier ces deux éléments me semble "limite". Il y a toute une série de politiques qui ont été améliorées sur le plan humanitaire par rapport à la problématique de l’asile, de l’intégration, du retour volontaire dans le cadre de la politique "accueil". Il reste naturellement des questions par rapport aux centres fermés dont la gestion doit encore être améliorée ou aux questions restées en suspens pour la régularisation médicale, mais il n’empêche que nous avons réussi depuis le début de cette législature particulièrement à allier réalisme et fermeté avec l’humanisme nécessaire quand on parle de ces questions d’immigration et d’asile. 

Concrètement, sur les "centres fermés", êtes-vous d’accord pour leur disparition?

Non. S’ils existent aujourd’hui, il y a des raisons objectives pour cela. Mais cela ne doit pas nous empêcher de chercher sans cesse à améliorer les conditions d’humanité pour les personnes qui devront y séjourner. 

Une autre revendication concerne la politique d’expulsions forcées qui renvoient, dit Bruxelles Laïque, des candidats à l’asile dans un pays où ils risquent la mort et la persécution. Vous n’y êtes pas sensible?

Au stade d’aujourd’hui, la manière dont les dossiers sont gérés au niveau de l’Office des étrangers voit notre pays attacher extrêmement d’importance aux conditions dans lesquelles vont se retrouver dans leur pays les personnes rapatriées. Honnêtement, au vu des dossiers, je ne pense pas qu’aujourd’hui la Belgique soit un pays qui mette en danger de mort les personnes expulsées. 

N’y a-t-il pas une "politique du chiffre" fixée par le gouvernement et qui doit être exécutée par la secrétaire d’Etat?

Nous étions en Belgique dans une situation qui dépassait, parfois du double, tout ce qui se passait dans les autres pays européens. Nous étions un des pays les plus ouverts, mais en fait trop ouvert, en fonction très clairement de notre capacité d’accueil. Nous étions donc dans l’incapacité de recevoir davantage, et même autant, de candidats. Le fait qu’aujourd’hui, on rejoigne petit à petit la moyenne européenne (et on en est encore loin), est dû à une réaction légitime des partis de la majorité, et plus particulièrement du MR. Ce n’était plus tenable. Nous avions, en termes de législation et d’exécution, un rattrapage à effectuer en matière de politique d’accueil et de regroupement familial. Et nous soutenons complètement la politique de Maggie De Block qui n’a pas eu une politique du chiffre en la matière mais simplement de réalisme par rapport aux capacités de notre pays. 

Bruxelles Laïque demande à terme "la libre circulation pour tous et pour toutes, seule position cohérente et respectueuse en matière de droits humains". Vous comprenez cette revendication?

Je pense que sur le plan de l’idéalisme, cela peut être un bon message. Malheureusement, en politique, on est obligé de compter aussi avec les faits, sans pour autant fermer la porte de l’immigration. L’idée est d’avoir une immigration qui soit de plus en plus économique et qui apporte une plus-value dont nous avons besoin. Mais nous ne pouvons pas, en raison notamment de nos contraintes budgétaires, ouvrir nos portes à tout le monde. Accueillir des immigrés en Belgique pour qu’ils se retrouvent dans la misère, cela ne sert à rien. Nous devons donner à ceux que nous accueillons la possibilité de s’intégrer et de s’émanciper, notamment financièrement.


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