La chasse : nécessité écologique ou simple divertissement ?

La saison de la chasse vient de s’ouvrir, notamment en Région wallonne, et avec elle, le débat récurrent sur cette pratique. Adversaires et partisans ont chacun leurs lobbies, actifs auprès des responsables politiques. Entretiens croisés.

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© Jean-Luc Flémal
Entretien : Charles Van Dievort et Jean-Paul Duchâteau

La saison de la chasse vient de s’ouvrir, notamment en Région wallonne, et avec elle, le débat récurrent sur cette pratique. Adversaires et partisans ont chacun leurs lobbies, actifs auprès des responsables politiques. Entretiens croisés.

OUI

Benoît petit, Président du Royal Saint-Hubert Club de Belgique (association de défense et de promotion de la chasse).

Heureusement qu’il y a une notion plaisir dans la chasse parce qu’il faut se rendre compte que chasser représente aujourd’hui des investissements financiers inimaginables. Les opposants de la chasse nous disent que le chasseur tue tout, mais d’autre part, l’administration du Département de la Nature et des Forêts nous reproche de ne pas tuer assez. Quelle est la place de la chasse dans notre société aujourd’hui ? 

C’est une activité rurale qui a toujours existé parce qu’elle a du sens. Le chasseur, c’est quelqu’un qui s’adonne à une discipline excessivement exigeante qui consiste à rechercher un gibier. C’est l’art, la difficulté et, il faut être honnête, le plaisir de rechercher un gibier en vue de l’observer convenablement et de décider si oui ou non il doit être prélevé. C’est une discipline qui nécessite une connaissance de la nature et une connaissance des animaux. Le chasseur, celui qui est gestionnaire d’un territoire de chasse, observe ses animaux, gère et aménage son territoire tout au long de l’année. Le fait de prélever un animal ne représente que quelques secondes dans tout cet effort fourni.

Vous évoquez la gestion et l’aménagement du territoire. Cela signifie que la chasse a une portée qui dépasse le plaisir ? 

Evidemment ! La chasse sert aussi à réguler. Chez nous, la situation est assez simple : au niveau du grand gibier nous en avons beaucoup. Au niveau du petit gibier, nous devons lutter contre la pénurie. Au cours des 30 dernières années, l’évolution des sangliers, par exemple, a été spectaculaire. Les populations se sont étendues géographiquement et se sont multipliées par cinq ! Sans la chasse au grand gibier, qu’on nous dit déjà pléthorique, celui-ci ne fera qu’augmenter. Vous savez, l’administration du Département de la Nature et des Forêts de la Région wallonne nous reproche de ne pas tuer assez. Il dresse des procès-verbaux avec amende financière et passage devant un tribunal contre les gestionnaires de territoires de chasse qui n’ont pas tiré assez de grands animaux. Nous avons des quotas et quand nous ne les atteignons pas, nous sommes sanctionnés financièrement et sur le plan de notre responsabilité pénale.

La situation est toute autre concernant le petit gibier ? 

Si on interdit la chasse au niveau du petit gibier, il arrivera ce qui est arrivé avec le petit tétras et la bécassine. Les chasseurs s’investissaient dans l’aménagement des biotopes de ces deux espèces jusqu’à ce qu’on en interdise la chasse il y a 30 ans. Les chasseurs ne s’y sont alors plus intéressés. Résultat : il n’y a plus de petits tétras et il n’y a quasiment plus de bécassines en Belgique. Interdire la chasse de certaines espèces, ce serait les condamner irrémédiablement. Si un jour on interdit la chasse à la perdrix grise chez nous, il est certain qu’elle subirait le même sort que le petit tétras et que la bécassine : il n’y en aurait plus.


Comment déterminez-vous quels sont les animaux qui doivent être chassés et en quelle quantité ? 

En Belgique, la loi sur la chasse est très complexe et très restrictive. Il y a des périodes de chasse et des animaux que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas tirer. Au-delà de la loi, il y a aussi les conseils cynégétiques, qui sont des associations de chasseurs, qui établissent leurs propres règles et critères en termes de quantité et de qualité des animaux qu’ils vont prélever. On en compte 51 en Région wallonne. Enfin, il y a la discipline personnelle du chasseur ou du groupe de chasseurs qui décide qu’un animal, à un moment donné, est apte ou pas à être tiré. Par ailleurs, il faut reconnaître que l’accessibilité à la chasse est particulièrement complexe en Belgique. Il y a un examen théorique et un examen pratique, sans doute les plus exigeants d’Europe puisque le taux de réussite est très faible malgré les formations. En France, par exemple, on obtient facilement son permis de chasse. En Angleterre et en Espagne, il n’y a pas de formalités. Chez nous, on apprend à nos candidats chasseurs la complexité de la chasse et ils en respectent bien les principes. Je crois que le monde de la chasse a formidablement évolué ces 35 dernières années en Belgique dans le sens d’une recherche de plus de qualitative.

Entretien : Charles Van Dievort



NON

Gérard Jadoul, Ancien Président d'Inter-Environnement Wallonie et actuel titulaire du dossier "chasse" de l'organisation

Il est très difficilement justifiable de prélever la vie d’animaux avec comme seule motivation le divertissement et le plaisir d’être ensemble. Au lieu d’ouvrir le dialogue avec tous les acteurs de la ruralité, le monde wallon de la chasse joue les Calimero, soi-disant agressé de toutes parts, mal compris et mal aimé, alors qu’il crée lui-même une citadelle.

Les chasseurs affirment qu’ils ont un rôle écologique essentiel, car ils protègent le biotope. Sans eux, disent-ils, il n’y aurait pas de régulation de certaines espèces qui détruisent l’équilibre de la faune et des forêts. Vous êtes d’accord ?       

Les trois espèces de grand gibier (cerfs, biches et sangliers), et elles seules, doivent effectivement être régulées. Personne chez nous n’est en opposition avec cela, mais dans certains territoires, les chasseurs ne sont plus du tout dans un système qui régule les populations ; ils entretiennent artificiellement des populations surdensitaires. Nous tenons à dire que nous ne sommes pas contre la chasse et que notre extrême vigilance ne concerne qu’une quinzaine de territoires déviants. Ceux-ci n’entretiennent plus du tout des équilibres naturels, mais leurs motivations sont économiques et de prestige. 

Contestez-vous le fait que la chasse puisse essentiellement être un loisir, un plaisir, voire un divertissement ?  

Si l’usage respectueux de l’écologie peut amener du plaisir à ceux qui le pratiquent, je n’ai personnellement aucun état d’âme. Si, en revanche, la seule légitimité de la chasse est de procurer du plaisir, cela, c’est beaucoup trop court. Dans ce cas-là, il est très difficilement justifiable de prélever la vie d’animaux avec comme seule motivation le divertissement et le plaisir d’être ensemble. 

Vous parliez plus tôt d’intérêts strictement économiques, qu’entendez-vous par là ? 

Le coût de la journée de chasse devient à ce point prohibitif que les participants veulent un retour sur investissement. Et ils réclament de tuer trois ou quatre sangliers là où, il y a quelques années, ils se contentaient d’un seul. Et comme ils sont trente autour de la battue, il leur faut tuer une centaine de bêtes par jour. 

Eux, en revanche, affirment qu’ils apportent beaucoup à l’économie locale. D’accord ?  

C’est nettement moins vrai que cela ne l’était dans le passé. D’autre part, il faut mesurer les pertes écologiques que cette activité génère, en termes de moindre qualité des bois qui sont vendus, d’absence de régénération de la forêt de demain, de pertes en matière de bio-diversité. Donc, le bilan économique de la chasse est négatif. 

Si vous n’êtes pas favorable, comme vous l’avez dit, à l’interdiction pure et simple de la chasse, que faudrait-il faire selon vous pour am éliorer les situations que vous dénoncez ?  

Le monde de la chasse doit, sans tabou aucun, ouvrir grand les fenêtres. En fait, ils sont appelés à gérer, trois mois par an, les animaux qui à ce moment-là sont dotés du terme de gibier, et ils doivent reconnaître que ces animaux sont un patrimoine commun à tous. Il faut qu’ils interagissent avec une foule d’autres acteurs de la ruralité. Ainsi, s’ils veulent survivre, ils doivent cogérer avec les propriétaires, les agriculteurs, les environnementalistes, et le cas échéant, le secteur touristique. Beaucoup de pays européens, comme la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, se sont résolument orientés dans cette voie-là. Au lieu de cela, pour le moment, le monde wallon de la chasse joue les Calimero, soi-disant agressé de toutes parts, mal compris et mal aimé, alors qu’il crée lui-même une citadelle. C’est exactement l’inverse qu’il faut faire. 

Du côté wallon, comment se positionnent les différents responsables politiques ?  

La puissance du lobby des chasseurs est inversement proportionnelle à leur nombre. Le pourcentage des gens qui chassent en région wallonne est insignifiant. Mais ils ont manifestement des relais forts dans certains partis. Je voudrais témoigner à ce propos de l’énorme volonté de changement du ministre de tutelle actuel, M. Di Antonio, parce qu’avant lui, avec M. Lutgen, qui a très servilement suivi une partie des chasseurs, on a très clairement perdu une législature et demie. 

Entretien : Jean-Paul Duchâteau