Didier Bellens peut-il rester à la tête de Belgacom ?

Les critiques se déchaînent de toutes parts contre le patron de l’entreprise publique. Certains réclament son départ immédiat. D’autres mettent en avant son très bon bilan économique et financier. Interviews croisées.

Jean-Paul Duchâteau et Charles Van Dievort
Didier Bellens peut-il rester à la tête de Belgacom ?
©BELGA

Les critiques se déchaînent de toutes parts contre le patron de l’entreprise publique. Certains réclament son départ immédiat. D’autres mettent en avant son très bon bilan économique et financier. Interviews croisées.

NON

Karine Lalieux, députée (PS). Membre de la commission Infrastructure de la Chambre.

A l’entendre insulter publiquement son actionnaire principal, s’il sent qu’il ne lui est plus possible de fonctionner ainsi et qu’il a donc envie de claquer la porte, eh bien, qu’il le fasse! Ce qu’on veut, c’est qu’on parle de Belgacom dans les pages économiques, pas dans les pages People. Je ne suis pas sûre que M. Bellens puisse encore se concentrer sur cet objectif-là.

On vous a entendue, en commission Infrastructure de la Chambre, très critique à l’égard des différentes attitudes de l’administrateur-délégué de Belgacom. Franchement, M. Bellens doit-il quitter tout de suite son poste ou peut-il y rester jusqu’à la fin de son mandat ?

Cela fait des semaines qu’on assiste à de véritables provocations de M. Bellens, à son arrogance, à son mépris même, à sa nonchalance, etc. On peut donc légitimement se demander à quel jeu il joue. Il y a une totale légèreté de l’intéressé mais au-delà de sa personnalité très désagréable, je pense surtout à l’entreprise et à ses travailleurs. Belgacom est très importante pour la Belgique entière, dans un secteur stratégique. Et donc, aujourd’hui, M. Bellens est sur la sellette.

A vous entendre, il serait logique de penser qu’il ne peut pas rester plus longtemps à la tête de cette entreprise publique, dont l’Etat est donc l’actionnaire majoritaire…

J’ai bien entendu que le ministre de tutelle, Jean-Jacques Labille, va faire au gouvernement, dès la semaine prochaine, un rapport sur les propos graves et totalement inacceptables tenus à plusieurs reprises par le patron de Belgacom. Et, personnellement, je crois qu’il ne faut pas répondre dans l’émotion à la provocation de M. Bellens sur le terrain qu’il a lui-même choisi. Mais je me pose sérieusement la question de savoir si on peut encore lui faire confiance et s’il reste bien légitime à la tête de cette entreprise publique.

Dans ce cadre, pourrait-on concevoir que ce patron tire les conséquences de ce dialogue devenu impossible entre lui et son actionnaire principal, et qu’il décide de quitter lui-même l’entreprise en démissionnant ?

C’est évidemment lui qui détient seul la réponse à cette question. Mais j’ai déjà dit, à propos cette fois-là de ses activités dans Immobel, que s’il faisait un pas de côté, cela le grandirait. Je n’ai malheureusement pas l’impression qu’il puisse entendre ce type de message. En tout cas, à l’entendre insulter publiquement son actionnaire principal, dans le cadre d’une entreprise publique ne l’oublions pas, s’il sent qu’il ne lui est plus possible de fonctionner ainsi et qu’il a donc envie de claquer la porte, eh bien, qu’il le fasse !

Il a déjà dit qu’il ne partirait pas de son propre chef, et beaucoup d’observateurs pensent qu’il a plutôt envie qu’on le jette dehors, pour partir avec d’importantes indemnités. Est-il imaginable pour l’Etat, ne fût-ce que financièrement, de s’en séparer avant terme ?

Je suppose que le ministre de tutelle va faire un rapport juridique, avec l’analyse de son contrat, ce qui permettrait notamment de déterminer s’il y a ou non faute grave. Mais, selon moi, ce ne serait de toute façon pas à l’Etat belge de payer quoi que ce soit. Ce serait évidemment à Belgacom de s’en charger.

Certains estiment qu’on lui fait un mauvais procès, et qu’on prend prétexte de déclarations certes à l’emporte-pièce, pour avoir sa peau alors qu’il a montré, en dix ans, combien il avait été pour son entreprise, et donc indirectement pour l’Etat, un excellent patron disposant d’une vision stratégique et ayant accumulé de nombreux et importants succès. Que répondez-vous ?

C’est une belle entreprise, ses résultats sont positifs, grâce sans doute à son comité de direction et à son CEO, mais surtout grâce à ses 16000 travailleurs. On n’a jamais remis cela en cause. Nous, ce qu’on veut, c’est que cette entreprise fonctionne et qu’on parle d’elle dans les pages économiques, pas dans les pages People. Je ne suis pas sûre, qu’aujourd’hui, M. Bellens puisse encore se concentrer sur cet objectif-là.

Il est notoire que M. Bellens était proche du PS et surtout de son président de l’époque, Elio Di Rupo, qui l’aurait défendu à plusieurs reprises. Que s’est-il passé ces derniers temps ? Il y a un cadavre dans le placard ?

Je continue, et je continuerai, à dire que je n’ai jamais vu M. Bellens à une activité du parti socialiste. Alors que je m’occupe des télécoms depuis 13 ans, je n’ai jamais reçu le moindre écho d’un soutien du parti à son égard. Alors, le phantasme que les autres entretiennent en disant que c’est un proche du parti, qu’on l’arrête ! C’est totalement faux. On a aujourd’hui un ministre de tutelle socialiste et c’est la première fois que M. Bellens est ainsi rappelé à l’ordre.


OUI

Stefaan Genoe, responsable pour la recherche chez Petercam.

Si on se fie aux résultats affichés par Belgacom et à la santé de l’entreprise, on ne peut que constater que la direction a fait du bon travail. Les défis stratégiques ont été relevés malgré la sérieuse concurrence que représentent les câblo-opérateurs pour les opérateurs historiques. 

Il est beaucoup question de Belgacom ces temps-ci, mais c’est avant tout la personnalité de son administrateur délégué qui retient l’attention. Comment se porte l’entreprise en cette fin d’année ?

Belgacom se porte assez bien au regard de ce qui s’est passé en Europe où de nombreuses entreprises comparables ont connu de grandes difficultés. Il y a eu le cas d’Orange en France. Celui de Deutsche Telekom, sans oublier KPN aux Pays-Bas qui a été contrainte de réaliser une augmentation de capital et qui est l’exemple le plus frappant de ce qui a pu survenir à ces opérateurs. Belgacom, par contre, est toujours parvenue à bien gérer la situation. Stratégiquement, ses dirigeants ont bien travaillé. Ils n’ont pas fait d’acquisitions très coûteuses, ce qui leur permet d’afficher une structure de bilan très saine. C’est aussi grâce à ça qu’ils ont pu continuer à payer un dividende très attractif, ce qui est évidemment très important pour l’Etat.

Sous la direction de Didier Bellens, Belgacom est donc parvenue à affronter les défis qui se dressaient devant elle ?

C’est en effet le cas. A l’échelon européen, les opérateurs historiques font face à la concurrence des câblo-opérateurs. Or, il faut savoir que le câble dispose d’une technologie techniquement supérieure à celle des réseaux en cuivre. Ce handicap a obligé les opérateurs historiques à investir de façon très intelligente pour pouvoir concurrencer le câble. Aux Pays-Bas, KPN a choisi d’investir dans la fibre optique qui est une technologie très coûteuse et qui nécessite beaucoup de cash. Belgacom a pris une autre option. L’entreprise n’a pas tout misé sur la fibre optique et opté pour des technologies qui permettent à ses réseaux en cuivre d’approcher les performances du câble et donc de fournir à ses utilisateurs des vitesses acceptables pour Internet notamment. Belgacom s’est aussi attaquée à la télévision numérique en achetant voici quelques années les droits de diffusion du football belge, ce que d’autres opérateurs n’ont pas fait. Cet investissement a permis à l’entreprise de se positionner comme fournisseur de services de téléphonie fixe, d’Internet et de télévision et donc d’offrir à ses clients du triple play. L’achat des droits du football a également permis à Belgacom de s’offrir une vraie place dans le paysage de la télévision numérique. Dans d’autres pays européens, les opérateurs historiques n’ont pas procédé de la sorte. Du coup, pour les services de télévision, les clients sont restés abonnés chez les câblo-opérateurs.

Est-ce que la rentabilité de Belgacom a augmenté sous la direction de Didier Bellens ?

On n’a pas vu une croissance de la rentabilité en raison des réglementations, celles prises par l’Union européenne concernant les tarifs du roaming par exemple. Ces mesures ont eu un impact négatif sur la rentabilité des opérateurs historiques et des opérateurs de téléphonie mobile. Cependant, Belgacom a bien défendu sa position. Dans ce contexte, il était également crucial que l’entreprise défende sa position dans la téléphonie fixe. Elle l’a fait grâce à la convergence. Non seulement elle a offert du triple play, mais elle a également proposé du quadruple play, c’est-à-dire l’accès à Internet, à la télévision numérique, à la téléphonie fixe et à la téléphonie mobile.

Belgacom est-elle prête et bien placée pour affronter l’avenir ?

L’entreprise est bien placée dans la mesure où le bilan est encore très sain. Elle a également déjà fait des investissements importants pour la 4G. Elle est même la plus avancée dans ce domaine. Mais attention, je rappelle que le câble a toujours un avantage technique sur le cuivre. Autrement dit, Belgacom devra continuer, à long terme, de faire des investissements et ceux-ci seront plus importants que ceux que devront faire les câblo-opérateurs.

En résumé, peut-on dire que les années Bellens sont synonymes de bonne gestion pour Belgacom ?

Oui. L’entreprise s’est révélée être un investisseur avisé. Il n’y a pas eu d’excès, ni en termes d’investissements techniques ni en termes d’acquisitions. Belgacom a aussi toujours été très en avance dans les technologies de la téléphonie mobile et des réseaux de cuivre.

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