Naît-on homme ou femme ou le devient-on?

La question de l’identité sexuelle a été amenée sur le devant de la scène avec le débat français autour du mariage pour tous. Entre les partisans d’une détermination biologique du sexe et ceux qui y voient une construction culturelle, le débat fait rage. Interviews croisés.

Entretiens de Charles Van Dievort et Jean-Paul Duchâteau
Gothenburg, Boy[4-5 Years] And Girl[4-5 Years] Playing On Grass With Toys By Building Model Release : Available Property Release : Not applicable Bildhuset Scanpix / Reporters Ref : 20010106-104815-5
Gothenburg, Boy[4-5 Years] And Girl[4-5 Years] Playing On Grass With Toys By Building Model Release : Available Property Release : Not applicable Bildhuset Scanpix / Reporters Ref : 20010106-104815-5 ©Bildhuset Scanpix / Reporters

Interviews croisés entre Diane Drory, psychanalyste, et Maria Hildigsson, secrétaire générale de la Fafce (fédération des associations de familles catholiques en Europe).

La question de l’identité sexuelle a été amenée sur le devant de la scène avec le débat français autour du mariage pour tous. Entre les partisans d’une détermination biologique du sexe et ceux qui y voient une construction culturelle, le débat fait rage. Interviews croisés


RECTO

Diane Drory, psychanalyste

De nous jours, les frontières entre ce qui est masculin et ce qui est féminin sont plus floues qu’avant, mais ce n’est pas plus mal. A partir de trois ou quatre ans, l’enfant cherche à comprendre la différenciation sexuelle : qu’est-ce qu’une femme, qu’est-ce qu’un homme ? La question existe, mais laissons l’enfant la résoudre avec son cheminement à lui.

Existe-t-il une théorie du genre ?

Je ne sais pas ce que c’est ? Une sorte de nouveau paramètre ? Je m’interroge lorsque j’entends certains parents s’inquiéter quand leur petit garçon joue à la poupée ou leur fille avec des voitures. On perd un peu de son bon sens. Un enfant doit pouvoir tout essayer. Certains vont parfois mettre plus longtemps que d’autres à comprendre ce que c’est qu’une petite fille, une mère ou une femme.

Naît-on garçon ou fille ou le devient-on dans sa tête ?

Les enfants sont garçons ou filles et puis, selon les aléas de la vie, ils peuvent parfois essayer d’autres directions. A tout prix se dire que l’enfant peut naître sans genre comme le permet désormais la loi en Allemagne et qu’il est tout à fait libre de son choix, c’est une vision qui nie presque la détermination physiologique. L’autre extrême, c’est de se dire qu’un garçon doit jouer avec des voitures et que si on le voit jouer avec des poupées, c’est qu’il va devenir un homosexuel.

Avec votre expérience, voyez-vous une tendance selon laquelle un garçon qui joue avec des poupées ou une fille qui joue avec des voitures peut changer d’orientation sexuelle dans sa tête ?

Non, pour moi il n’y a pas obligatoirement de lien… sauf si on fait le lien dans la tête des parents. Je reçois parfois des enfants parce que le petit garçon veut toujours s’habiller en princesse ou jouer avec des dînettes. Dans leur tête, les parents se disent "Ça y est, il va devenir homosexuel" . Or, plein de cas de figure peuvent se présenter. Il peut simplement s’agir d’un enfant qui essaye de comprendre le côté féminin dans une famille où celui-ci occupe une place importante. Dans ce cas, l’enfant tente peut-être de voir s’il ne se verra pas accorder plus de valeur en adoptant des jeux qui le mettent dans la peau de quelqu’un de plus féminin. Les jeux des enfants sont des jeux de rôle. Mais ce n’est pas pour ça qu’il est déterminé à devenir homosexuel. Sauf si les parents le regardent comme ça du matin au soir, auquel cas, il y a un impact. Je ne vais pas dire que le regard des parents est fondamental, mais il est très important. Il est évident que le regard que l’on porte sur l’enfant a un impact sur la façon dont il se voit puisque nous nous voyons à travers le regard de l’autre.

Avez-vous le sentiment que dans nos sociétés actuelles, vis-à-vis des enfants, on ne fait plus assez la distinction entre ce qui est masculin et ce qui est féminin ?

Avant, on offrait d’emblée des poupées aux filles et des voitures aux garçons. Aujourd’hui, les frontières sont plus floues, mais je pense que ce n’est pas plus mal. Ce n’est pas plus mal de ne pas catégoriser les choses et de laisser, dans le jeu, une liberté à l’imaginaire de l’enfant de rentrer dans un monde masculin ou dans un monde féminin. Il ne faut pas d’office stigmatiser l’enfant en projetant sur lui notre regard d’adulte. Laissons-le partir à la compréhension du monde. Certains parents s’insurgent de voir un garçon jouer avec une poupée. D’autres leur fourreraient d’office des poupées dans les bras. Qu’on laisse en paix les enfants vivre leur vie ! Un petit garçon qui demande une poupée ? Pourquoi pas ! Il y a des filles qui ont envie de jouer avec des voitures et d’autres pas. On fait porter beaucoup de choses aux enfants. En fin de compte, est-ce qu’on ne leur vole pas leur enfance, la spontanéité de ce qu’est l’enfance ?

Scientifiquement, il n’existe pas de lien entre le fait qu’un garçon veuille se déguiser en princesse ou jouer avec des poupées et le fait de devenir homosexuel ?

Je ne pense vraiment pas, sauf si c’est l’adulte qui fait le lien et que l’enfant se trouve pratiquement poussé dans ce chemin. Par exemple, lorsqu’il est adolescent et qu’il entend qu’on parle de lui comme ça. Tous les adolescents sont bisexuels. Il y a, à un moment donné de l’adolescence, une attirance affective envers le même sexe. Mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont devenir homosexuels ! Les flammes, ça a existé de tout temps. C’est un passage classique qui n’a rien d’alarmant et qui est tout à fait dans la normalité. Il peut y avoir des grands élans affectifs à l’adolescence pour quelqu’un du même sexe que soi. Cela ne signifie absolument pas qu’un enfant a un versant homosexuel ou va le devenir.




VERSO

Maria Hildigsson, secrétaire générale de la Fafce (fédération des associations de familles catholiques en Europe)

Un enfant va toujours naître de l’union des corps de l’homme et de la femme. Donc, le milieu naturel de l’enfant est d’être élevé par son père et par sa mère. Si on prend le raisonnement des partisans de la "théorie du genre", il s’agit de permettre à tous types de relations d’êtres considérées comme une famille.

Vous avez participé lundi à une conférence-débat sur le "gender" (genre). Comment, de votre côté, définissez-vous cette théorie très à la mode ?

On peut parler de théorie alors que d’autres vont parler d’idéologie. En fait, c’est une construction purement intellectuelle. Ce sont des sociologues américains qui ont commencé à travailler sur ces idées dans les années soixante. Elles se sont ensuite répandues dans des milieux universitaires, notamment en Europe. Mais le concept va faire son entrée politique lors de la conférence mondiale sur les femmes, organisée par l’Onu, qui s’est tenue à Pékin en 1995. Il s’agit alors d’une distinction artificielle entre le sexe biologique et l’identité sexuelle. La notion de genre est liée à des représentations psychiques qui renvoient à des représentations sociales. Et donc, selon moi, il s’agit là d’une intrusion dans l’identité profonde de la personne humaine. Or, on naît dans un corps qui est sexué, homme ou femme. Et le "genre" ne reconnaît pas cette dualité et cette complémentarité.

Quelles seraient, selon votre analyse, les conséquences concrètes de cette théorie ?

Il faut d’abord savoir que le "genre" a été adopté par deux courants qui mènent à la fois une réflexion mais aussi des actions de lobbying, qui sont les féministes radicales et le mouvement LGBT (Lesbien, Gay, Bi et Transexuel). Les féministes radicales souhaitent la disparition de toute forme de domination et d’oppression de la femme en allant jusqu’à "libérer" la femme de la maternité, afin qu’il n’y ait plus aucune contrainte dans sa vie. Quant au lobby homosexuel, il veut mettre à pied égal toute forme d’expression sexuée. On assiste à un glissement sémantique de ce qu’était initialement l’égalité entre l’homme et la femme - sur le plan du travail, par exemple, qui est tout à fait une question importante - à une non-discrimination non pas fondée sur la différence sexuelle mais sur l’orientation individuelle. Enfin, on voit qu’il y a chez eux une volonté de déconstruction qui va commencer dès la plus petite enfance, au niveau de l’éducation à l’école. On peut donner l’exemple de la Suède où depuis une dizaine d’années, on assiste à l’application dans les écoles maternelles de ce qu’on appelle "la pédagogie du genre". On efface toutes les balises nécessaires à l’épanouissement des petits enfants. On traite les enfants d’une manière "neutre" sans prendre en compte s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, allant jusqu’à inventer un nouveau pronom neutre afin d’éviter de dire ‘il’ ou ‘elle’.

En quoi ce débat est-il d’actualité ?

Des organisations internationales, telles que l’OMS, ont publié récemment des lignes directrices sur l’éducation sexuelle. Il est recommandé par les institutions européennes et internationales que l’enfant, dès 4 ans, soit amené à la masturbation infantile. On voit bien qu’il y a une intrusion dans la sphère de l’éducation relevant en fait des parents.

En quoi cette théorie du genre menace-t-elle votre conception de la famille ?

Je l’ai dit, la famille fondée sur le mariage s’inscrit dans une complémentarité entre l’homme et la femme. Quelles que soient les prouesses de la technique, un enfant va toujours naître de l’union des corps de l’homme et de la femme. Sans ces deux composants, il n’y aura pas d’enfant. Donc, le milieu naturel de l’enfant est très généralement d’être élevé par son père et par sa mère, même si on connaît bien certaines conditions familiales qui diffèrent (Cela a toujours existé : veuvage, etc.). L’enfant a besoin de ce terreau qui est le sien. Il s’agit une fois de plus d’écologie humaine.

Mais plus précisément ?

Si on prend le raisonnement des partisans du genre, et si on le mène jusqu’au bout, il s’agit bien de supprimer les liens entre les membres d’une famille. Ils veulent permettre à tous types de relations d’êtres considérées comme une famille. Et si on replace cela dans le débat qui a lieu dans plusieurs pays sur le mariage, c’est-à-dire l’ouverture d’un droit à se marier pour deux personnes du même sexe, on voit par exemple aux Pays-Bas certains promoteurs de l’homosexualité dire que la prochaine étape sera de permettre à trois personnes - ou plus - de se marier. On ouvre vraiment des portes vers des structures dont on ne voit plus la fin, supprimant ainsi les repères pour l’enfant.