John Kennedy a-t-il vraiment été un grand président?

Cinquante ans après son assassinat, le monde reste sous le charme du "mythe JFK". Or, avec les révélations sur sa vie privée et les incertitudes quant à ce qu’il aurait fait s’il avait été au bout de son mandat, son bilan est aujourd’hui contrasté. Interviews croisées.

Entretiens>Charles Van Dievort et Jean-Paul Duchâteau
John Kennedy a-t-il vraiment été un grand président?
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Cinquante ans après son assassinat, le monde reste sous le charme du "mythe JFK". Or, avec les révélations sur sa vie privée et les incertitudes quant à ce qu’il aurait fait s’il avait été au bout de son mandat, son bilan est aujourd’hui contrasté. Interviews croisées.  


Découvrez le "RECTO" par Philippe Labro, journaliste, écrivain, réalisateur, et le "VERSO" par André Kaspi, historien (Paris) ; spécialiste des Etats-Unis.

RECTO

Philippe Labro, journaliste, écrivain, réalisateur. "On a tiré sur le président", Gallimard.

Notre devoir de journaliste ou d’historien, c’est de regarder les événements et les faits avec sérénité et objectivité. John Fitzgerald Kennedy ne mérite ni trop d’éloges ni trop de critiques. C’est une présidence et une vie inachevée. Quand on est face à quelque chose d’inachevé, il faut prendre un peu de distance et savoir équilibrer le jugement.

Vous connaissez bien les Etats-Unis que vous avez longuement parcourus. Comment percevait-on ces années JFK?

Ce n’était pas la même Amérique. Kennedy succédait aux huit années de présidence du général Eisenhower qui était une figure plutôt paternaliste, calme et très expérimenté. C’était donc un tournant générationnel et presque sociologique. Arrivait à la Maison-Blanche un autre type d’Américain et d’Américaine, avec du glamour, de la culture, du goût, de l’élégance et une photogénie inouïe. Tout cela n’apportait pas forcément de l’espoir, mais un intérêt très vif. D’autant que les grands discours que JFK prononce - en particulier son discours inaugural - apportent effectivement aux Américains la sensation qu’ils ont un leader qui peut non pas redresser le pays, puisque celui-ci allait pas mal du tout, mais le conduire vers d’autres objectifs. Ce n’étaient pas forcément des années de bonheur ou d’espoir, mais des années de rajeunissement et de rebond.

Quels étaient les grands espoirs qu’entretenaient les Américains avec l’arrivée de JFK à la présidence?

Ils attendaient de lui qu’il parvienne à rétablir un semblant d’équilibre dans le monde en mettant fin à la Guerre froide. Il l’a fait en sortant vainqueur de la crise des missiles de Cuba. Il l’a aussi fait en signant le premier traité d’arrêt des essais nucléaires alors que les Etats-Unis sortaient de la guerre de Corée et les gens construisaient des abris antiatomiques dans les maisons et dans les jardins. Certains attendaient également que JFK améliore la condition des noirs et de leurs droits civiques, même si d’autres étaient contre puisque ça a provoqué dans le Sud et le Sud-Ouest des incidents et des événements dramatiques. Sans doute les Américains attendaient-ils aussi qu’avec ce nouveau couple et ce nouveau comportement, l’image de leur pays soit encore plus emblématique et importante dans le reste du monde.

Des espoirs déçus au soir du 22 novembre 1963?

Des espoirs fracassés ! Un homme qui portait des tendances fortes et qui symbolisait une Amérique qu’on avait envie d’aimer disparaît. N’oublions pas qu’il a beaucoup œuvré pour la paix, pour essayer de réduire la faim et la pauvreté dans le monde. Tout cela est fracassé. Avec sa mort, la notion de conflit possible avec l’Union soviétique réapparaît tout de suite et donc la peur. Mais, les lignes tracées par Kennedy vont continuer. Il a signé le décret pour envoyer l’homme sur la Lune et l’homme est allé sur la Lune. Concernant les droits civiques, Johnson, profitant du deuil extraordinaire de la tragédie, arrive à convaincre un Congrès très sudiste et anti droits civiques de les faire adopter. Johnson tente aussi de donner un coup de pouce aux millions de sous-développés et d’affamés que compte l’Amérique. Tout cela a été amorcé par Kennedy. On ne peut pas dire qu’il est le pionnier qui trace la voie à tous ceux qui vont lui succéder. Néanmoins, il joue un rôle.

En tant qu’Européens, n’a-t-on pas une image trop glamour du couple Kennedy et trop idyllique de l’Amérique de l’époque?

On insiste beaucoup sur le glamour, la beauté, la photogénie, les enfants, les femmes, etc. Oublions cela et ayons une observation objective et historique. Au plan de l’histoire, ce n’est pas la peine de déifier ou de statufier cet homme. Ce n’est pas une idole politique ou intellectuelle. Sa transformation en icône vient plus de son allure, de son élégance, des soirées à la Maison-Blanche et des sensations qu’on entrait dans une période où de jeunes gens brillants allaient donner à l’Amérique un coup de pinceau pour rafraîchir les murs.

Vous avez entendu beaucoup de critiques?

La presse américaine est moins fascinée que nous le sommes par le couple et le glamour. Certains éditorialistes et des gens qui ont toujours combattu Kennedy affirment qu’on nous raconte des blagues avec JFK. Que ça n’a pas été un bon président. Qu’il s’est trompé. Qu’il a complètement foiré sa première année de présidence avec la baie des Cochons - ce qui est vrai. Qu’il s’est fait humilier lors de sa première rencontre avec Khrouchtchev à Vienne. Que c’est lui qui a envoyé les premières troupes au Viêt Nam et rien ne dit qu’il les aurait retirés. Que ça n’a pas été un grand président. Selon moi, il ne mérite ni trop d’éloges ni trop de critiques.


VERSO

André Kaspi, historien (Paris) ; spécialiste des Etats-Unis.

On ne peut pas se contenter de dire que ce fut un président formidable. Il avait certainement beaucoup de qualités mais celles-ci ont été d’autant plus exaltées qu’il a été assassiné en plein mandat. Cela a en effet constitué un choc émotionnel considérable, qui a largement contribué à masquer les points les plus sombres.

Les analyses qui sont consacrées à la présidence de John Fitzgerald Kennedy sont généralement très positives, voire dans le chef de certains observateurs, quasiment dithyrambiques. Est-ce justifié?


Non. Quand on fait le bilan de sa présidence, il y a certes des aspects positifs, mais il y a aussi pas mal de notes négatives qui sont généralement passées sous silence. En fait, ce qu’on appelle le "mythe Kennedy" existait avant même qu’il ne soit aux commandes. Il ne faut pas oublier non plus que Kennedy a exercé la présidence pendant mille jours, et il y a donc des questions qui restent sans réponse. Je pense à la déségrégation, à la politique sociale intérieure et à la politique étrangère. Il y a plusieurs domaines où on est en droit de s’interroger sur ce qu’il aurait fait s’il avait pu terminer son premier mandat et en mener, éventuellement, un second. Et il n’est pas sûr que le bilan général eût été si positif qu’on le pense. On ne peut pas se contenter de dire que c’était un président formidable. Il avait certainement beaucoup de qualités mais celles-ci ont été d’autant plus exaltées que ce président a été assassiné en plein mandat. Cela a en effet constitué un choc émotionnel considérable qui a largement contribué à masquer les points les plus sombres.

Par exemple, dans le conflit du Viêt Nam, sa décision d’engager des troupes américaines sur le terrain était-elle une bonne décision à cette époque? 

Il a augmenté le nombre des troupes US au Viêt Nam puisqu’au moment où il a été assassiné, il y avait 16 000 soldats sur place, alors qu’à son entrée à la Maison-Blanche, il y avait au total 600 conseillers. Il y a donc eu un accroissement de la participation militaire ; c’était un début dans l’engrenage. Avait-il l’intention de tenter ensuite d’en sortir ? Je n’en sais rien. 

Et son attitude pendant la crise des missiles soviétiques à Cuba?  Des historiens américains affirment qu’il a en fait pris un gros risque en défiant Khrouchtchev qui était largement imprévisible. Votre avis?

Je pense que le président russe était quand même un acteur plus rationnel que ne l’est aujourd’hui tel ou tel chef d’Etat, je pense notamment à l’Iran. En fait, dans cette crise, il y avait un véritable pari qu’ont fait Kennedy et ses conseillers. Il s’agissait de parvenir à ce que l’Union soviétique recule, mais sans pour autant perdre la face. Et c’est dans ce sens qu’à mon avis, sa gestion de la crise a été remarquable. C’est d’ailleurs la chose principale que je mets à son actif. 

Vous avez parlé de la déségrégation raciale. Plusieurs analystes, sur place, disent que Kennedy a assisté au mouvement des droits civiques avec une certaine distance.

C’est tout à fait exact. Il restait en dehors du mouvement parce que le parti démocrate de l’époque avait une jambe dans les Etats du Nord, là il y avait plutôt des libéraux, et une autre jambe dans ceux du Sud, où il y avait plutôt des ségrégationnistes. Kennedy, pour être élu, avait dû tenir compte des deux jambes. En revanche, son frère Robert, qui était ministre de la Justice, a patronné les "voyageurs de la liberté", des jeunes gens qui allaient dans le Sud pour s’opposer aux ségrégationnistes. Et, finalement, en juin 1963, quand il a vu comment les choses avançaient, le président a prononcé en juin 1963 un discours qui était particulièrement violent contre la ségrégation raciale. Il faut le lui laisser même si c’est son successeur qui a ensuite fait voter la législation.

Justement, Johnson venait du Texas, au sud, et beaucoup disent qu’il s’est montré, sur cette question, très courageux et efficace.

Effectivement, Johnson se considérait comme l’héritier de Franklin Roosevelt et il avait donc dans la tête une volonté de pratiquer une politique sociale et plus moderne sur le plan intérieur. Et puis, il connaissait mieux le Congrès et il a su le manœuvrer, ce que n’avait pas réussi à faire Kennedy. 

Les révélations plus tardives sur sa vie privée ont-elles abîmé le mythe chez les Américains? 

Certainement. Et cela dès la fin des années 1960. Aujourd’hui, les critiques se font jour, sur le bilan personnel de Kennedy, aux Etats-Unis en tout cas. Les historiens parlent beaucoup moins de l’assassinat que de ce qu’il a fait, ou n’a pas fait, pendant sa présidence.