Faut-il cacher la pauvreté ?

Le Delhaize de la place Flagey, à Bruxelles, a fait installer des panneaux empêchant les sans-abri de s’asseoir devant le magasin. De tels dispositifs se multiplient à travers l’Europe. Qui a tort ? Qui a raison ? Entretiens croisés.

Entretiens>Louise Vanderkelen (St. )
Faut-il cacher la pauvreté ?
©JC Guillaume

Le Delhaize de la place Flagey, à Bruxelles, a fait installer des panneaux empêchant les sans-abri de s’asseoir devant le magasin. De tels dispositifs se multiplient à travers l’Europe. Qui a tort ? Qui a raison ? Entretiens croisés.
  OUI - Willy Decourty, bourgmestre de la commune d’Ixelles

Le bourgmestre de la commune d’Ixelles, Willy Decourty, a fermement marqué son soutien à la décision du supermarché Delhaize de la place Flagey pour l’installation d’un dispositif qualifié d’"anti-pauvreté", qui empêche les personnes sans-abri de s’asseoir devant le magasin. Selon lui, ces personnes portaient atteinte à l’ordre public.

Dans les médias, vous avez marqué votre soutien à la décision du Delhaize d’installer une structure pour empêcher les sans-abri de s’asseoir autour du Delhaize de la place Flagey…

J’ai soutenu la démarche dans la mesure où j’ai moi-même reçu pas mal de plaintes de riverains et de passants. Je voudrais tout de même préciser que les personnes qui s’offusquent de la mise en place de ce panneau se trompent de combat. Ce ne sont pas des dispositifs "anti-pauvreté", ce sont des dispositifs contre les comportements inciviques. Ce sont des gens qui boivent toute la journée, qui font leurs besoins en rue et qui deviennent ingérables. Cela relève du trouble de l’ordre public. Les personnes en question sont certainement désœuvrées et n’entrent pas dans une catégorie de personnes qui acceptent de se réinsérer, d’être encadrées. Je ne peux pas ne pas soutenir Delhaize et ne pas intervenir. On a régulièrement envoyé la police sur place.

Maintenant, ces personnes sont installées vingt mètres plus loin…

On me dit partout que c’est déplacer le problème et c’est vrai. Mais bon, le Delhaize de la place Flagey est un endroit particulièrement fréquenté. Il y a des centaines de clients tous les jours. Pour ce genre de problème, il n’existe pas de solution définitive. Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne peux pas les mettre en prison ! Pour le moment, ces personnes dérangent particulièrement et n’acceptent pas l’aide qu’on leur propose. Elles préfèrent encore dormir dans la rue. En tant que bourgmestre de la commune d’Ixelles, je ne peux pas faire comme si ce problème n’existait pas et laisser les clients du Delhaize se faire agresser.

Qu’entendez-vous par agression ?

Il s’agit d’agressions verbales principalement. Ou alors de gens qui se plaignent des odeurs car, en étant assis contre les vitrines du magasin, ils sont très proches des clients. De plus, lorsqu’il y a ivresse sur la voie publique, il y a délit !

Est-ce que la commune d’Ixelles met en place des abris ou des dispositifs d’aide aux personnes sans-abri ?

A Ixelles et partout en Belgique, il y a une série d’organismes qui sont prévus pour eux. Vous avez le Samu social, vous avez les services sociaux,… Mais on ne peut travailler qu’avec des gens qui entrent dans une logique d’aide et de soutien. Ces personnes, comme d’autres malheureusement, refusent d’être placées dans des refuges et préfèrent rester dehors. Et justement, lorsqu’ils sont dehors, ils boivent entre eux, ils n’ont rien d’autre à faire évidemment.

Si d’autres magasins d’Ixelles prenaient cette décision, vous marqueriez également votre soutien ?

Je pense qu’il faut y aller au cas par cas. Si quelqu’un est installé sur un banc et qu’il ne gêne personne, moi je n’ai rien contre. Il est vrai que malheureusement, il y en a beaucoup. C’est un complexe social, c’est comme ça. Je dois faire face à des gens qui appellent et qui écrivent pour me dire : "J’ai des mendiants dans ma rue". Le fait d’avoir des mendiants, ce n’est pas illégal. La mendicité n’est pas délictueuse. Cela le devient à partir du moment où l’on trouble l’ordre public. Si les mendiants en question ne gênent personne, ce n’est pas parce qu’ils sont assis quelque part avec un gobelet qu’on va commencer à les chasser. Ce n’est pas mon style et ce n’est pas mon rôle, point à la ligne. Il faut réellement faire la distinction entre la mendicité et le fait de porter atteinte à l’ordre public.

NON - Emmanuel Requette, libraire ixellois et créateur d’une page Web contre l’installation des panneaux Delhaize

En réponse à l’installation de dispositifs interdisant aux sans-abri de s’asseoir, un libraire ixellois, Emmanuel Requette, a décidé de créer une page Web ( à voir en cliquant ici ) pour contester cette pratique qu’il juge "déshumanisante". Il considère que la décision prise par Delhaize ne servirait qu’à cacher la misère et la détresse.

Pourquoi avoir créé cette page Web contre l’instauration d’un tel projet par Delhaize ?

Nous avons trouvé cette tentative de réponse à la détresse d’êtres humains faible et totalement indigne. Il s’agit d’une réaction évidente. On ne peut tolérer cela, donc autant essayer de rameuter un maximum de personnes et d’attirer l’attention sur ce type de dispositifs que l’on trouve un peu partout dans les villes européennes. Notre mission est, pour le 29 avril à 16 heures, de démonter pacifiquement mais illégalement cette structure. Pour le moment, 350 à 400 personnes ont décidé de venir participer à ce démontage. Il y a deux jours, nous avons également créé une page littéraire. Dans le quartier, j’ai ressenti un énorme soutien de la part des riverains.

Justement, sur cette page Web, vous comparez le système à un dispositif pour faire fuir les pigeons. Pour vous, Delhaize déshumanise les sans-abri ?

C’est tout à fait ça. Et le pire, c’est que cette décision est soutenue par la commune ! De plus, elle a été prise en concertation entre Delhaize et Ixelles. Il s’agit d’une sorte de partenariat public-privé pour humilier les plus faibles. Ils choisissent des dispositifs similaires à ceux utilisés pour faire fuir les animaux considérés comme nuisibles. Je ne dis pas que c’est une déshumanisation forcée et consciente, mais en tout cas, c’est ce à quoi on aboutit.

Et lorsque le bourgmestre parle de nuisances, elles n’existent pas en tant que telles. Quand on parle de nuisances, ce sont des choses qui sont destinées consciemment à nuire aux gens : du vol, des insultes, du harcèlement, etc. Ces personnes qui mendiaient, elles étaient effectivement complètement bourrées sur la voie publique, elles étaient sales, mais la nuisance principale, c’est simplement la constatation de visu. C’est cela qui gêne, c’est cela qui fait mal aux gens qui passent. Ce n’est pas parce que ce n’est pas agréable à voir qu’il faut créer des dispositifs pour évacuer la misère plutôt que de la résoudre. Mettre en place des dispositifs, sûrement onéreux pour faire fuir ces gens, c’est impliquer l’ingénierie humaine dans un processus de camouflage de la détresse.

Selon vous, il n’y aurait pas assez de dispositifs d’aide ?

Il existe des infrastructures qui tentent de venir en aide aux sans-abri. Ces aides sont de facto insuffisantes. Ce panneau installé est non seulement inhumain mais en plus, ce n’est que déplacer le problème car ces personnes se sont simplement déplacées vingt mètres plus loin. Va-t-on ensuite créer de nouveaux dispositifs ? Jusqu’où va-t-on les faire fuir, la mer du Nord ? Cela n’a aucun sens ! C’est inefficace et profondément humiliant. En masquant la misère, on essaie de baigner les gens dans un univers éthéré où les sans-abri n’existent pas et on crée forcément par là une forme de "seconde classe" d’êtres humains, qui sont alors considérés comme des nuisibles. Il ne faut pas non plus oublier que ce dispositif a été installé de manière illégale car il n’y a pas eu d’avis d’urbanisme. Il y a un véritable manque d’éthique de la part de Delhaize et de la commune d’Ixelles. Ce genre d’humiliation des plus faibles n’a rien à faire en ville ni où que ce soit. Près de chez moi ou pas.