Une année sabbatique après la rhéto, la bonne tactique?

La Maison-Blanche a annoncé que Malia Obama, la fille du président américain, souhaitait prendre un peu de temps pour elle avant d'entamer ses études à Harvard. L'idée d'une année sabbatique séduit aussi de plus en plus d'étudiants belges. Faut-il l'encourager systématiquement? Ripostes.

Monique Baus et Baptiste Erpicum
city 2
©REPORTERS

La Maison-Blanche a annoncé que Malia Obama, la fille du président américain, souhaitait prendre un peu de temps pour elle avant d'entamer ses études à Harvard. L'idée d'une année sabbatique séduit aussi de plus en plus d'étudiants belges. Faut-il l'encourager systématiquement?



OUI - Raphael Szmir 

Fondateur de la start-up anneessabbatiques.com.

"C’est une opportunité pour se découvrir, faire des tests. Les statistiques montrent que ceux qui rentrent de l’étranger réussissent mieux. Ils sont plus motivés et ont acquis d’intéressantes compétences complémentaires."


Pourquoi selon vous faut-il encourager les jeunes à faire un break dans leurs études pour vivre une année sabbatique à l’étranger ?

Ce que moi j’entends par "année sabbatique", c’est une période prise entre deux étapes du circuit traditionnel (études secondaires, études supérieures, emploi), qui sort des sentiers battus et permet de faire des choses différentes du quotidien habituel. Il est évident que le résultat est en lien direct ce qu’en fait celui qui la prend et avec les attentes de celui-ci. Mais globalement, je dirais qu’un jeune qui décide de partir voyager, travailler à l’étranger, faire du volontariat, incorporer une famille pour apprendre une langue, etc., en reviendra forcément avec d’intéressantes compétences complémentaires. L’autre raison est que de nombreux jeunes se sentent, à l’un ou l’autre de ces stades charnières, incapables de savoir ce qu’ils veulent vraiment faire dans la vie. L’année sabbatique est une opportunité pour se découvrir, faire des tests, afin de mieux s’orienter ensuite. Dans notre start-up où nous conseillons les candidats au départ, nous voyons avant tout cette période comme un vrai investissement pour le jeune. Bien faite, elle sera bien plus bénéfique qu’une année de master.

Comment faire en sorte qu’elle le soit ?

Nous invitons les jeunes à se poser des questions, à essayer de trouver l’idée de choses qu’ils aimeraient faire (professionnellement par exemple) et à profiter de cette année pour rencontrer des gens qui les ont faites. Pourquoi pas à l’étranger.

Sur le site de votre start-up, je lis "L’année sabbatique, réservée aux plus aisés ? La fin d’un mythe." Vraiment ?

Il y a un grand décalage entre le nombre de jeunes qui disent avoir envie de partir et ceux qui partent vraiment. C’est vrai que l’argument financier est souvent avancé par ceux qui ne partent pas. Il me semble, moi, que c’est un prétexte. L’année sabbatique est souvent perçue comme étant très chère. C’est faux : il y a d’autres options que celles qui sont médiatisées. Il n’y a pas que des (futurs) jeunes entrepreneurs qui partent en Asie ou aux Etats-Unis ! Partir en Europe est déjà plus abordable, ainsi que les programmes de volontariat dans lesquels les jeunes sont logés et nourris, ou alors dégoter de petits jobs pour financer leur séjour. Je pense que ce qui peut encore contrarier les départs est plutôt d’ordre administratif ou alors linguistique.

Pouvez-vous nous parler de votre expérience ?

Mes parents m’ont obligé à partir après ma rhéto. Je suis parti un an en Australie une semaine après mon dix-huitième anniversaire. J’avais vécu toute ma vie à Bruxelles et ils voulaient absolument que je sorte de ma bulle pour apprendre à connaître d’autres choses et améliorer mon niveau d’anglais. Après deux mois de cours de langue, j’ai fait un programme de volontariat puis plusieurs jobs pour financer mon voyage (dans des restaurants, dans les champs, dans des entrepôts, dans des hôtels comme homme de chambre). Cela m’a effectivement permis de bouger ensuite. Puis, je ne suis pas revenu à Bruxelles pour étudier mais j’ai fait Business Management et Communication en Angleterre (trois ans). J’ai enchaîné avec six mois d’expériences professionnelles à Bruxelles. Ensuite, j’ai commencé à travailler à distance (pour des clients dans la communication) tout en voyageant (je suis parti plusieurs mois en Amérique du Sud, en Equateur, en Colombie). Aujourd’hui, j’ai 23 ans et je me concentre sur ma start-up. Je ne reprendrai pas d’études car je sais que, si je veux activer d’autres savoirs, je peux le faire par Internet ou en allant rencontrer des gens.

Qu’avez-vous appris que vous n’auriez pas pu apprendre ici ?

Quand j’ai fait le chantier de protection de l’environnement en Australie, j’ai réalisé à quel point j’avais besoin de travailler avec des gens. Mais, surtout, j’ai rencontré des gens qui travaillaient avec moi en Australie (qui nettoyaient l’hôtel par exemple) qui, eux, n’avaient pas la chance de pouvoir étudier. J’ai vraiment pris conscience à quel point il fallait que je la saisisse. Les statistiques montrent que les jeunes qui ont pris une année à l’étranger réussissent mieux que les autres.


NON - Sandrine Wuidart, 

Psychologue et conseillère d'orientation à l'Université de Liège. 

  "Partir un an à l’étranger ne convient pas à tout le monde. Et, si l’on est bien lancé sur le chemin des études, ce n’est certainement pas nécessaire de prendre une année de pause. Au contraire."


En tant que conseillère d’orientation, que dites-vous aux rhétoriciens qui envisagent de partir à l’étranger faute de savoir dans quelles études s’engager ?

S’ils croient que le temps va faire son effet et qu’à leur retour, ils sauront à quoi s’en tenir, je les informe qu’il y a peu de chance que cela se passe ainsi. Trouver les études qui vous correspondent, ce n’est pas qu’une question de temps; cela demande de la réflexion. Or, les jeunes qui partent à l’étranger sont bien souvent dans leur bulle, laissant leurs doutes à la maison. C’est bien normal, ils profitent à fond de leur expérience, cependant ils oublient de préparer leur retour.

On dit aussi qu’une année sabbatique peut constituer une rupture dans les études, au point de perdre le rythme. Qu’en pensez-vous ?

C’est une crainte partagée par des nombreux étudiants et surtout par leurs parents. Moi-même, j’attire souvent l’attention sur ce point. Mais il ne faudrait pas dramatiser. De toute façon, le rythme des études supérieures est très différent du rythme des secondaires. Je me rappelle d’ailleurs d’un étudiant me disant de ne pas me tracasser à ce sujet. Voici précisément ses propos : " Vous savez, je ne foutais rien en rhéto, donc je ne vois pas comment je pourrais perdre ma méthode de travail ! "

Retourner sur les bancs de l’école après un an passé à découvrir un autre pays, n’est-ce pas tout de même difficile ?

C’est vrai qu’au moment de rentrer, les jeunes gardent la tête ailleurs pendant quelque temps. Ils ont la nostalgie des personnes avec qui ils ont noué des relations, et, s’ils sont partis dans un pays de langue étrangère, ils doivent également se réhabituer à penser en français. Mieux vaut donc prévoir son retour quelques semaines avant la rentrée, histoire d’atterrir en douceur, de retrouver les copains et, enfin, d’être prêt à s’y remettre. C’est le plus important : ne pas mettre les premières semaines de cours au second plan, parce qu’on serait encore dans sa bulle.

Après ces quelques mises en garde, encourageriez-vous tous les étudiants à prendre une année sabbatique, notamment pour découvrir d’autres coins du monde ?

Non, cela ne convient pas à tout le monde. Au contraire, pour beaucoup d’étudiant, cela n’entre pas dans la logique des choses. Ils sortent de rhéto et ils entendent poursuivre leur parcours sur la route des études. Pourquoi dès lors les encourager à s’arrêter en si bon chemin ? Est-ce tellement nécessaire de partir pendant un an à l’étranger ? Je n’en suis pas si sûre… D’autant plus qu’il y aura d’autres opportunités de découvrir le monde : les Erasmus, les voyages après les études, etc.

Est-ce que vous diriez dès lors qu’après la rhéto, une année sabbatique est une perte de temps ?

Je n’irais certainement pas jusque-là. Voyager à l’étranger apporte de la maturité, la connaissance d’autres cultures, d’autres langues… Ce sont des atouts indéniables. Mais il faut tout de même être conscient que cela reporte la date de fin d’études. Ce qui me fait une peur, c’est que si vous partez un an, vous commencez vos études supérieures à 19 ans et, si vous suivez un parcours de type universitaire, vous les finirez normalement à 24 ans. Seulement, en cas de redoublement, ce qui arrive fréquemment, vous vous retrouvez avec votre diplôme à 25 ans. Et, dans ce cas, vous excédez l’âge limite pour vous inscrire au stage d’insertion professionnel prévu par le Forem, qui offre entre autres de toucher encore douze mois durant vos allocations familiales.

En conclusion, vous diriez qu’une année sabbatique, cela ne s’improvise pas ?

Je pense que c’est important que chacun soit conscient de cette possibilité de partir et il faut aussi préciser qu’il existe des bourses pour ceux qui voudraient profiter d’une telle expérience. Mais il ne faut pas que cela devienne une mode. Effectivement, je pense qu’il y a toujours un revers à la médaille, et il n’est pas question que celui-ci pèse trop lourd dans la balance.