Le foot s’est-il embourgeoisé ?

L’Euro bat son plein, après une année 2020 mortifère sur la planète football. La compétition suffira-t-elle à faire oublier que le foot a changé, pour le meilleur comme pour le pire ? Le point avec trois spécialistes.

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© AFP

Mort, le foot à la sauce populaire ? Jusqu’à cet Euro haut en couleur et en pays organisateurs, cela semblait en prendre le chemin. Stades désertés - du fait de la pandémie -, guerre des droits de diffusion du championnat virant au fiasco en France, tentative de mise en place d’une "Super League" regroupant les meilleurs clubs européens - et fermant, de fait, la porte aux équipes plus modestes (le projet a avorté, sous la pression des supporters) : à tout point de vue, l’Euro arrivait donc à point nommé pour remettre les pendules à l’heure. Au point, d’ailleurs, que l’on parle bien de "l’Euro 2020", et non 2021.

2021, année 0

Pourtant, qu’on le veuille ou non, les stigmates sont là. Le foot a changé. Si certains matchs ont pu se jouer à guichets fermés pendant cet Euro, certains stades étaient parfois très dégarnis, mesures sanitaires obligent. Et si les audiences sont très bonnes, certains n’ont pas manqué de remarquer un léger tassement, principalement au tout début de la compétition. C’était le cas en Belgique, où tous les matchs sont disponibles gratuitement, mais aussi en France, où une grande partie des matchs sont diffusés sur une chaîne payante.

Rien de grave, mais voilà, le foot a changé et sa consommation également. Le top du top, aujourd’hui, ce n’est plus le match seul, suivi de façon linéaire ou au stade. Le top, c’est la tablette diffusant plusieurs matchs en même temps tout en consultant son smartphone pour suivre à la fois la compétition et l’analyse de celle-ci en direct. C’est le second screen (deuxième écran, NdlR), prisé par les jeunes, pour ne rien manquer de l’avant et de l’après-match.

Le foot a changé, et pas forcément pour le pire. Il devient plus lisse, plus poli aussi. Le journal L’Équipe en a fait les frais en titrant "Comme en 18" après la victoire, en poule, de la France face à l’Allemagne. Une allusion (involontaire ?) à la guerre des tranchées critiquée de toutes parts, que le journal a assumée jusqu’au bout. En Belgique, la défaite de la France face à la Suisse a donné lieu à des scènes de liesse qui ont pu choquer, même chez de fervents supporters belges. On est pourtant loin du hooliganisme auquel on a pu assister en Angleterre (et ailleurs) dans les années 80-90. Et si le foot était simplement devenu plus bourgeois ?

"Retour à la cérémonie"

Vincent Duluc, grand reporter, "L’Équipe"

Consommation. "Je sais bien qu’il y a des études sur la consommation du foot ; et je constate par moi-même que même à mon grand âge je suis de moins en moins mono-écran. Je consomme le foot pendant un match en ouvrant ma tablette, en regardant Twitter sur mon smartphone… quand je suis "bohémien" comme sur un Euro, j’emmène ma tablette et là-dessus j’ai la fonction multi-écran qui me permet d’avoir quatre événements sportifs en direct et qui me permet d’en choisir un à chaque fois que j’appuie dessus. Ou bien d’avoir une vision des quatre et d’aller de l’un à l’autre. Donc oui, ça a changé. Cependant, il me semble qu’aujourd’hui pour les matchs de l’Euro il y a de nouveau une attention au match lui-même, un retour à la cérémonie."

Au stade. "Pour ceux qui pourraient craindre la mort du foot, il suffit de voir Wembley dans les minutes qui ont suivi Angleterre - Allemagne, entonnant "Sweet Caroline". Donc non, le foot n’est pas mort, ce qui est mort, c’est une certaine idée du foot pendant toute la pandémie ; parce qu’il a cessé d’être une expérience partagée ou alors à distance."

Discours. "Il y a certaines choses qu’on ne peut plus dire, et heureusement ! Bon, quand on a dit que les Belges allaient retourner manger des frites, on a fait mieux. En fait, le mépris pose problème. Et je comprends que les Belges aient ressenti ce mépris. C’est offensant. Mais je ne suis pas certain que ce soit équivalent à du racisme. C’est un mépris culturel qui est regrettable, mais comme chacun en fait malheureusement l’expérience…"

"Pas de fans, pas de business"

Jan Mosselmans, responsable contenu à Eleven Sports

Écrans. "Aujourd’hui, dans un contexte de championnat d’Europe avec des supporters qui ne peuvent pas trop voyager, la télévision est super importante, encore plus que dans le passé. Ce qui est important pour nous les diffuseurs, c’est que, quand les gens retourneront pour de bon dans les stades, nous puissions proposer une offre de contenus sports beaucoup plus fragmentée. Car les gens ne veulent plus consommer ‘linéaire’. La partie second screen (deuxième écran, NdlR) est très importante : à côté du linéaire, même en digital, on a son smartphone ou sa tablette pour ajouter de l’information. Il faut vraiment tenir compte de la manière dont un public plus jeune consomme le sport, sans oublier un public plus âgé qui a toujours ses habitudes de regarder en linéaire ; la question est de trouver le bon équilibre."

Supporters ou clients ? "Il est clair que l’émotion et l’expérience du fan sont les parts les plus importantes dans le foot. Il est clair aussi que l’expérience de la Super League nous dit qu’on ne sait pas lancer des formats uniquement en mode business. Évidemment, c’est important, et c’est le business qui fait vivre le plus le foot. Mais on ne sait pas se passer de la manière dont le stade réagit là-dessus. Si un annonceur au stade ou à la télé n’a pas de bons chiffres d’audience, cela ne va jamais marcher. C’est une bonne leçon à tirer si on veut développer une Beneleague (qui regrouperait les meilleures équipes belges et néerlandaises dans un même championnat, NdlR) à l’avenir. Comment le fan va-t-il bien réagir ? Si Charleroi joue la Beneleague, les supporters vont-ils se déplacer à Amsterdam ? Je schématise, mais il faut toujours tenir compte de cela."

"Le retour de l'émotion"

Benoît Delhauteur, directeur des sports à la RTBF

Soif de sport. "En Belgique c’est une vraie chance d’avoir tous ces matchs gratuitement. Ce qu’on constate, et je parle par rapport aux retours qu’on a du public, au niveau quantitatif notamment avec les audiences ou qualitatif dans les commentaires, c’est qu’il y a un énorme engouement notamment pour les matchs des Diables, mais aussi pour le tournoi en général. Il y a une soif de sport, qui est née du confinement l’année passée, et le fait de revoir du foot avec des spectateurs rend cet Euro encore plus beau : revoir de l’émotion dans les stades, c’est ça, la force du foot, c’est ça que le public attend. Et revoir cela à la télévision participe à l’intérêt du public."

Sport Business. "On a bien vu que le côté populaire a repris le dessus, notamment à l’occasion de la tentative de création de Super League qui a échoué. Pour une fois, les supporters ont été écoutés. Ce qui est extrêmement rassurant, c’est que les clubs ont été forcés de les entendre ; le sport business ne peut donc pas tout se permettre. Et ce qui est encore plus fort quand il s’agit d’équipes nationales, c’est ce côté rassembleur qu’on voit dans peu d’autres sports. Il n’existe pas beaucoup d’événements qui auraient un tel impact sur une majorité de la population. Pour moi, la seule chose qui pourrait égaler cela, c’est qu’un jour Remco Evenepoel joue la gagne au Tour de France sur une étape décisive. On pourrait alors assister au même type de phénomène. Mais, fondamentalement, le foot est le sport le plus propice à provoquer un tel engouement. Et les victoires sont encore plus belles quand il s’agit d’équipes nationales, évidemment.

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