Les derniers résultats trimestriels d’Apple n’ont pas rencontré les attentes des analystes. Pour certains, la marque à la pomme n’est plus aussi innovante que par le passé. D’autres estiment que l’entreprise est loin d’être en panne d’idées. Ripostes.


OUI, pour Benoit Octave

Observateur des tendances du monde numérique

A en croire certains, Apple ne serait plus ce qu’elle était. L’entreprise ne serait plus le fer de lance de l’innovation. Qu’en pensez-vous ?

On ne peut pas taxer Apple de ne pas avoir innové sur l’année écoulée. Tous les modèles de la gamme Mac sont montés en puissance. Les MacBook Pro sont devenus plus fins. L’autonomie de leur batterie a été considérablement allongée. Les MacPro, prétendus délaissés depuis quelques années, sont aujourd’hui les machines les plus puissantes du marché, toutes marques confondues ! L’iPad Mini bénéficie de l’écran Retina. L’iPad dispose désormais d’un écran tellement fin qu’on se demande comment il tient encore dans la main.

Cela n’a pas empêché les derniers chiffres trimestriels livrés lundi de décevoir ?

Je ne comprends pas cette déception. Tous les chiffres bruts sont à la hausse pour tous les produits de la gamme. C’est le trimestre record d’Apple depuis la création de l’entreprise. Si les iPhones se sont vendus moins que prévu, c’est parce que les stocks étaient insuffisants. Apple a pensé que l’iPhone 5c allait mieux se vendre que le 5s et c’est le contraire qui s’est produit. Mais les courbes sont à la hausse de trimestre en trimestre.

Sur quelles tendances mise le groupe pour l’avenir ? Sa future montre iWatch ? Son projet de télévision ?

Apple ne sortira pas une simple montre comme Sony et Samsung. Ils vont se diriger vers l’univers des objets connectés qui renseignent l’individu sur lui-même. Sinon, pourquoi auraient-ils recruté la personne qui, chez Nike, était en charge du bracelet captant différents paramètres lorsque vous faites du jogging. La fameuse télévision d’Apple ne sera pas juste une télévision avec un OS qui permet de faire de multiples choses. Ce sera autre chose. Quoi ? Personne n’a la réponse aujourd’hui. Des accords ont aussi été passés pour pousser l’intégration de l’iPhone dans les voitures. Je pense qu’Apple attaquera aussi le secteur du paiement sécurisé. Le bouton qui permet de reconnaître votre empreinte digitale sur l’iPhone 5s ne sert tout de même pas juste à ce que votre téléphone vous reconnaisse !

Ce sont ces visions qui font la force d’Apple ?

Effectivement. Et ces visions mettent plusieurs années à se concrétiser en produits ou en services. Cela se fait par étapes. Pour aboutir à l’iPhone, Apple a d’abord conclu un accord avec Motorola qui a fabriqué un GSM pouvant accueillir 100 titres de musique. Pas davantage pour ne pas cannibaliser le projet du groupe qui était déjà bien avancé. Après cette expérience, Apple a débarqué avec son iPhone qui n’était pas en plastique, sans boutons et sans antenne contrairement aux autres GSM de l’époque. Idem pour la vente de musique et de livres sur l’iTunes Store. Il a fallu des années avant que les maisons de disques, les éditeurs, etc., lâchent prise et acceptent la plateforme. Pour conquérir ce marché, Apple est arrivé avec l’iPod qui a flingué le Walkman tout-puissant à l’époque.

Impossible d’innover à tour de bras ?

Innover tous les six mois, c’est infaisable. Il faut absorber les coûts de recherche et développement, tester et regarder comment le public s’approprie les créations.

Est-ce qu’Apple a toujours le feu sacré malgré la disparition de son visionnaire, Steve Jobs ?

Il reste des domaines pour lesquels Steve Jobs avait livré sa vision et qui n’ont pas encore abouti en termes de produit ou de service. L’entreprise n’est donc pas exsangue en matière d’idées pour les deux années à venir. Au-delà, il y a dans cette entreprise de nombreuses personnes qui n’ont peut-être pas le charisme de Steve Jobs, mais qui sont loin d’être des cinglés. Apple n’est en tout cas pas sur une pente descendante en termes d’idées.

La présence d’un concurrent comme Google est-elle une bonne chose pour Apple ?

La concurrence, c’est un moteur de l’innovation. En situation de monopole établi, on peut s’essouffler et ne plus avoir le feu sacré pour se dépasser et être les premiers à proposer quelque chose qui sorte du lot.



NON, pour Nicolas Stoffels

Spécialiste télécoms (astel.be)

Considérez-vous que l’image innovatrice d’Apple est intacte ?

Non. Apple a perdu l’image innovante d’autrefois car le côté étonnement et découverte de l’époque où furent lancés l’iPhone et l’iPad est un peu épuisé. Apple s’est positionné sur le marché en y amenant des choses qui n’existaient pas. C’était chaque fois un effet énorme de surprise. Du coup, on continue à attendre énormément de sa part. Tellement que les petites innovations qu’Apple lance encore passent plutôt inaperçues. Il n’y a rien à faire : à un moment, on ne peut plus continuer à venir avec de grandes révolutions.

L’âge d’or d’Apple, c’était quoi ?

Il y a d’abord eu l’iPhone. Le marché des téléphones portables ne présentait pas grand-chose à l’époque au niveau des téléphones intelligents. Les rares ordinateurs de poche qui existaient avaient plein de défauts : ils étaient peu maniables, avec des menus peu adaptés… Quand Apple est arrivé avec quelque chose de simple et efficace, l’engouement a été très fort. Quelques années après, ils ont suivi avec l’iPad. Là, par contre, il n’y avait encore rien du tout sur le marché comme tablettes. Ces deux gros coups ont construit leur réputation, sans oublier l’iPod qui était là avant et qui avait révolutionné la musique portable. On peut comprendre, du coup, que les attentes du public à leur égard soient démesurées.

Comment comprenez-vous l’étiquette "décevants" accolée aux résultats du dernier trimestre 2013 publiés hier et qui sont pourtant des chiffres record ?

Les analystes avaient visé beaucoup plus haut. C’est le même phénomène qu’avec le public : quand Steve Jobs est parti, Apple était dans un triste état, n’innovait plus, on n’en entendait plus parler. Puis, il est revenu et il y a eu toutes les révolutions qui ont fait que les actions d’Apple sont montées en flèche pendant quelque temps. Cela a tellement explosé qu’à chaque annonce, chaque année, on attend des produits et une croissance exceptionnels et hors norme. Apple reste une compagnie très forte avec de très beaux résultats, mais qui se situent en dessous de ce qui était espéré.

Compte tenu de tout ce qui a déjà été fait, peut-on imaginer que la marque à la pomme parviendra encore à surprendre en frappant un coup énorme comme autrefois?

Le problème, c’est qu’on attend justement beaucoup de produits de leur part et que ce ne seront donc plus des surprises. Il y a beaucoup de fuites, les secrets ne sont plus gardés comme avant. Tout le monde est à l’affût et la moindre info file tout de suite sur Internet. On sait qu’il y aura sûrement une montre connectée (mais Samsung a déjà sorti la sienne), sans doute aussi une télévision Apple qui est dans les cartons depuis longtemps. Seulement quand l’iPhone et l’iPad sont sortis, on ne les attendait pas. C’était tout différent.

Et peut-on tout de même imaginer qu’il puisse y avoir une grosse surprise ?

On peut s’attendre à tout avec Apple mais je pense que la surprise n’arrivera pas où on l’attend. Peut-être pas d’un produit en lui-même, mais plutôt de la façon dont on le fait fonctionner, sa pratique, son usage…

On voit que les contenus numériques d’Apple représentent une part croissante de son chiffre d’affaires. Peut-on en conclure que la priorité se serait déplacée du produit vers les applications ?

C’est sûr que toutes les "apps" mises à disposition pour l’iPhone et les musiques et les vidéos téléchargées pour l’iPod rapportent du bénéfice. Des livres sont également mis en vente maintenant. Tout cela fait de l’argent : c’est d’ailleurs pourquoi Google a lancé sa plate-forme Android. Ce n’est pas le système en lui-même qui rapporte, mais bien la vente d’applications.

Puisqu’on parle de ce qui rapporte, certains affirment qu’Apple pense plus aujourd’hui à contenter ses actionnaires qu’à faire de la recherche. Votre avis ?

Steve Jobs était le grand gourou d’Apple. Dans l’opinion publique, c’était lui qui était porté sur l’innovation. Son second, qui a pris la relève après sa mort, est beaucoup plus porté sur les chiffres, c’est vrai.