Le patron des patrons bruxellois prône la suspension des allocations familiales pour les parents qui ne s’assurent pas du suivi scolaire de leurs enfants. Ses propos ont suscité une bruyante polémique. Françoise Bertiaux et Faouzia Hariche donnent leur avis sur cette épineuse question de l'absentéisme scolaire.


Françoise Bertieaux

Chef de groupe MR au parlement de la Communauté française

Le nouveau président de BECI (patrons bruxellois), Thierry Willemark, s’inquiète de l’augmentation de l’absentéisme scolaire, particulièrement à Bruxelles, et de ses conséquences sur la formation des jeunes, trop peu qualifiés pour intégrer un emploi. Partagez-vous ce constat ?

L’absentéisme menant à l’abandon scolaire est plus élevé à Bruxelles que dans le reste de la Communauté française et aboutit à un pourcentage effrayant de jeunes, au-delà de 30 %, qui n’obtiennent pas leur diplôme de l’enseignement secondaire. Si un gosse brosse, très vite il est largué et il devient vite incapable de rattraper ce qu’il a raté. Et donc, de toute façon, il va redécrocher, et même abandonner.

Cette question se pose-t-elle avec plus d’acuité pour les jeunes, souvent belges, issus des communautés d’origine étrangère ?

Effectivement. C’est parfois dû au fait que ces jeunes n’avaient pas la maîtrise du français au niveau primaire, et qu’ils ont déjà eu de grosses difficultés au début de leur apprentissage. Toutes origines confondues, ces jeunes, confrontés à l’échec scolaire en début des études secondaires, ont été orientés dans des filières qualifiantes sans que cela soit de leur part un choix positif.

Dans cet absentéisme et ce décrochage, les parents ont-ils leur part de responsabilité ?

Bien sûr, et toutes communautés confondues. A un moment donné, les parents ne sont pas assez stricts pour le suivi scolaire de leurs enfants. Ils ne surveillent pas leur présence ou non à l’école, ni leurs journaux de classe ou les bulletins. Ils contribuent ainsi au décrochage. Mais il ne faut pas les considérer comme seuls responsables. Ainsi, nous en voulons à certaines législations au niveau de la Communauté française. Il y en a une, particulièrement, que nous appelons "la prime à la brosse". Outre les congés normaux et ceux de force majeure (maladie, grève des bus, etc.), les enfants ont droit à un certain nombre de demi-jours d’absence qu’ils ne doivent pas justifier et dont souvent, les parents ne sont pas informés. Nous avons déposé une proposition pour supprimer carrément cette mesure.

Pour responsabiliser davantage les parents défaillants dont vous parliez, pensez-vous qu’une suspension provisoire des allocations familiales pourrait être, en dernier ressort, légitime et efficace ?

Symboliquement, c’est une bonne mesure. Mais, pratiquement, c’est assez difficile à mettre en œuvre. L’allocation familiale est en fait un droit de l’enfant pour son éducation. Et si vous avez des parents qui n’y veillent pas assez, et que du coup, vous "leur" supprimez cette allocation, vous sanctionnez deux fois l’enfant.

Quelles autres mesures prônez-vous pour atteindre le même résultat ?

Il faut y aller par gradation. Je l’ai dit, il s’agit parfois d’un problème d’orientation. Si l’enseignement qualifiant était modernisé et valorisé, avec une bien meilleure coordination entre l’enseignement et le monde de l’entreprise, ce serait déjà quelque chose de préventif de l’abandon. Deuxième stade, j’en ai parlé aussi, c’est de supprimer la "prime à la brosse". Enfin, pour les plus récalcitrants, nous avons aussi au MR un dispositif proposé à l’époque par Pierre Hazette, que tout le monde a brocardé, injustement à mes yeux. Pour les jeunes, en décrochage lourd, il faut mettre en place des centres de resocialisation et de rescolarisation pour essayer de les remettre, envers et contre tout, dans le circuit scolaire avec alors une décision d’autorité.

A ce propos, certains disent que les parents, et la société, sont beaucoup trop laxistes à l’égard des enfants, et qu’on trouve là la cause principale de beaucoup trop de maux. Votre avis ?

Il y a en effet quelque chose d’extrêmement préoccupant, c’est le règne de l’enfant-roi, à qui on n’interdit jamais rien, et on retrouve cela dans toutes les couches de la société, favorisées ou non. A l’adolescence, ces enfants ne savent pas que des limites existent. L’enfant-roi est un adolescent à problèmes en prévision.


Faouzia Hariche

Échevine de l'Instruction publique, de la Jeunesse et de la Petite enfance à la Ville de Bruxelles

Dans un entretien accordé à la presse, Thierry Willemarck, le nouveau président de BECI (patronat bruxellois), propose de suspendre les allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire. Il pointe également du doigt la communauté maghrébine. Comment réagissez-vous ? 

Ces propos sont affligeants… Il n’y a pas d’autre mot. Si on ne connaissait pas le nom de la personne qui les a tenus, on pourrait penser qu’ils sont le fait d’un membre de l’extrême droite. Je le dis très clairement, même si Thierry Willemarck essaye de relativiser son propos en disant que les enfants dont il parle sont nés en Belgique, je pense que ce sont des propos racistes et bien entendu stigmatisants puisqu’ils visent une communauté en particulier. Je trouve par ailleurs que la solution proposée est lamentable. Franchement, je n’imagine pas qu’une personne de cette intelligence puisse réellement penser ce qu’il a dit. Ces propos sont tellement excessifs qu’ils n’ont aucun intérêt. Ils ne résoudront absolument pas le problème que nous connaissons en Région bruxelloise. 

En quoi la solution avancée est-elle inefficace ? 

Si les coups de pied au cul et les coups sur la tête étaient de véritables solutions, ça se saurait. Or, on sait très bien que ça ne marche pas de cette manière-là. Je pense que ce monsieur confond à peu près tout et ne tient pas compte du contexte dans lequel vivent les jeunes en Région bruxelloise. Je ne crois pas qu’il faut combattre les jeunes et certainement pas les parents via ce type de sanctions. Ce qu’il faut combattre, c’est la précarité et les difficultés sociales et économiques que la plupart des familles rencontrent en Région bruxelloise. L’amalgame entre une communauté et l’échec scolaire, n’est pas dû au fait que les personnes sont d’origine maghrébine. C’est tout simplement parce qu’elles sont issues de milieux précarisés. Si les entreprises bruxelloises faisaient un effort pour offrir de l’emploi à cette catégorie de la population, il y aurait moins de précarité et donc moins de difficultés. 

La question du décrochage scolaire et de l’absentéisme à l’école, c’est une réalité à Bruxelles ? 

Oui, c’est effectivement un problème qui existe et qu’il ne faut pas nier. Mais on peut y répondre en formant davantage et mieux les enseignants à la réalité sociale dans laquelle nous vivons. La société bruxelloise a fortement changé et nous devons adapter nos pédagogies pour répondre au mieux à l’attente et aux besoins de la population. Ce qui ne veut pas dire qu’on remette en question le degré d’exigence ! C’est d’ailleurs ce que nous faisons à la Ville de Bruxelles pour les écoles qui sont sous notre responsabilité en tant que pouvoir organisateur. Et les résultats sont plutôt bons. Nous n’avons pas une diminution du taux de réussite et nous ne connaissons absolument pas une augmentation du décrochage scolaire. Il y a toute une série d’actions de prévention qui sont menées pour éviter, à l’approche de l’adolescence, le redoublement. Je prends l’exemple du Lycée Henriette Dachsbeck. Il a développé un projet autour du bien-être parce qu’on sait que la plupart du temps, quand les jeunes décrochent, c’est lié au chamboulement hormonal qu’ils connaissent. Ce changement entraîne des difficultés scolaires de nature à diminuer l’estime de soi et cela peut conduire au décrochage. Ce projet est mené depuis quatre ans et donne des résultats extraordinaires. On est passé d’une cinquantaine de non-réinscriptions d’élèves pour des raisons de comportement à seulement trois l’an dernier. 

Qu’en est-il des parents ? Faut-il également les impliquer dans le processus pour éviter le décrochage et donc l’absentéisme ? 

Les parents sont des partenaires de l’école. Il faut qu’ils travaillent en bonne intelligence avec les équipes éducatives et je dois reconnaître que dans la très grande majorité des cas c’est ce qui se fait. Au sein de la Ville de Bruxelles, nous favorisons la création d’associations de parents et toutes les écoles ont un conseil de participation. Lorsque les parents s’investissent dans la scolarité de leur enfant dès l’enseignement maternel et primaire, il y a beaucoup de chances pour que ça puisse continuer par après. On peut mettre fin au décrochage et à l’absentéisme scolaire et cela ne demande pas forcément beaucoup de moyens.