Un an après l'attaque de Charlie Hebdo, survenue la 7 janvier 2015, retour sur l'engouement du public pour le phénomène "Charlie". Alors, faut-il être "Charlie" ou pas? Z et Frédéric DuBus, deux caricaturistes, n'ont pas le même avis. 

OUI

Z, caricaturiste tunisien uniquement connu sous son nom de plume pour d'évidentes raisons de sécurité

"Je suis plus "Charlie" que jamais car il n’y a pas le moindre signe d’amélioration concernant la liberté d’expression en Tunisie. Plus que jamais, je veux poursuivre ce combat, essentiel pour la liberté en général, le droit à la différence, la démocratie et le vivre-ensemble. J’estime qu’il est complètement anormal, au XXIe siècle, d’être obligé de se cacher pour exprimer son athéisme !"


Il y a un an, vous affirmiez dans un dessin publié en Une de La Libre : "Je suis Charlie". Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? 

Bien sûr. Et même encore plus. En Tunisie, la ligne rouge et les tabous sont toujours là. On ne dessine pas le prophète et on ne s’attaque pas au religieux. Et cela ne se discute pas. Nous avons toujours l’article 1 de la Constitution qui proclame l’Islam religion d’Etat. C’est comme dire que l’Etat tunisien est assez d’accord avec certains intégristes sur le fait que s’attaquer au prophète ou à la religion est passible de certains châtiments. Mais cela n’arrivera pas car aucun dessinateur tunisien n’ose franchir la ligne rouge puisque celle-ci est fixée par la loi. Dans les pays où la religion est ainsi constitutive de la loi, ce débat n’est même pas pertinent. Les dessinateurs de presse tunisiens se moquent des hommes politiques, des islamistes et d’un tas d’autres choses, mais ne touchent pas au fait religieux. Ce qui n’a rien d’étonnant dans un pays aussi conservateur. D’autant que, parmi ces dessinateurs, se trouvent également des personnes dont c’est la conviction de respecter cet interdit. 

Ce n’est pas la vôtre. En 2007 déjà, trois ans avant la chute de Ben Ali, vous avez lancé votre blog "debatunisie" sur lequel vous publiez toujours textes et dessins qui n’épargnent aucun domaine. Seulement, vous êtes obligé d’avancer masqué… Cela vous met-il en colère ? 

J’estime qu’il est complètement anormal, au XXIe siècle, d’être obligé de se cacher pour exprimer son athéisme. D’où toute ma lutte car je considère qu’il y va de la liberté, du droit à la différence, de la démocratie et du vivre-ensemble. Nous devons apprendre à coexister. Et le problème n’a rien de culturel. Quand je vous dis que la population est conservatrice, ce n’est évidemment pas parce que le Tunisien est génétiquement conservateur : c’est uniquement parce que jamais, depuis cinquante ans, l’Etat tunisien n’a trouvé d’autre réponse que le religieux pour donner du sens à la population. Jamais, il n’a investi ni dans la culture, ni dans le cinéma, ni dans le théâtre, ni dans la littérature. Si les Tunisiens sont conservateurs, c’est aussi à cause d’une forme de désengagement de la politique culturelle. Par ailleurs, je considère que, dans les pays arabes, la religion dans l’espace public pose un vrai problème de société. Tant que tout le monde continuera à croire que le religieux, c’est sacré, on n’avancera pas. 

De quelle manière cette situation a (ou pas) évolué cette dernière année ? 

Malheureusement, je ne vois aucune amélioration en Tunisie. Je dirais même que la mort des dessinateurs n’a fait que conforter les croyances (dans le sens : regardez ce qui se passe lorsqu’on franchit la ligne rouge). Pour ma part, je considère qu’on peut rire de tout, sans limites ni tabous, tant qu’on ne tombe pas dans la diffamation ou dans l’attaque personnelle (sur base de caractéristiques physiques ou d’une couleur de peau par exemple). 

Pour vous, les choses ont-elles changé depuis janvier 2015 ? 

Non. Je reste tout aussi critique, y compris sur ce qui touche au domaine religieux. L’actualité française n’a pas affecté ma manière de travailler. Elle n’a en rien, non plus, amélioré la liberté d’expression en Tunisie. 

Avez-vous parfois songé à arrêter votre activité ? 

J’aurais pu, à l’époque de Ben Ali, quand j’ai commencé à recevoir des menaces sérieuses. Aujourd’hui, je n’ai aucune raison de m’interrompre. Beaucoup de gens m’encouragent. Je me dis que je sers à quelque chose… 

Que pensez-vous de ceux qui proclament qu’ils ne sont pas Charlie ? 

J’avoue être un peu hostile à ce type de position. Je comprends qu’on puisse être contre une certaine récupération du mouvement. De là à ne pas être Charlie, c’est quand même autre chose. C’est une façon à peine détournée de se dire contre la liberté d’expression et, en tout cas, de donner raison à ceux qui estiment que la liberté d’expression s’arrête là où commencent les religions. Proclamer "Je ne suis pas Charlie" m’apparaît aussi un peu comme le luxe de certains habitants de la planète qui, jouissant de toutes les libertés, peuvent se permettre, comme des enfants gâtés, de dire ce qu’ils veulent.

NON

Frédéric DuBus, caricaturiste, auteur de BD, illustrateur et humoriste

"A propos de l’engouement du public pour le phénomène "Je suis Charlie", je n’aime pas le réductionnisme des slogans en trois mots, auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Le journal "Charlie" avait une part d’irresponsabilité, mais elle était assumée. Le bilan de leur liberté d’expression est plutôt négatif. Les caricaturistes ont perdu la vie, des innocents aussi, il y a des militaires dans les rues."


Vous n’avez jamais caché que vous n’étiez pas adepte du phénomène "Charlie". Reprochiez-vous à ce journal une forme d’irresponsabilité ? 

Certes, il y avait une part d’irresponsabilité, mais elle était assumée. C’est un peu comme les gens qui font du ski hors-piste. Ils "assument" le risque de déclencher une avalanche, qui pourrait mettre en péril des gens en dessous d’eux qui n’ont rien demandé. C’est leur part d’irresponsabilité, que je ne leur dénie pas du reste : il faut qu’ils puissent continuer d’exister sans que cela pose un problème; or il s’en pose un. L’important, c’est de dresser un bilan de la liberté d’expression : a-t-on gagné quelque chose avec "Charlie", ou a-t-on perdu au contraire ? A mes yeux, le bilan est plutôt négatif. Les caricaturistes ont perdu la vie, des innocents aussi, il y a des militaires dans les rues. Je crois que la liberté d’expression n’y a pas gagné. La liberté totale, c’est aussi le choix de ne pas mettre d’autres personnes en danger. S’ils n’engageaient qu’eux, d’accord peut-être, mais on sait qu’avec les manipulations médiatiques, il va y avoir des dommages collatéraux. Et ce sont les extrémismes, en fin de compte, qui s’avèrent gagnants. 

 D’aucuns pensent que l’insistance du journal à caricaturer l’islam n’a pas calmé le jeu… 

Non, cela n’a pas calmé le jeu mais, de toute façon, le processus engagé est devenu incontrôlable. Désormais, quoi qu’on fasse, les djihadistes trouveront toujours un prétexte pour dézinguer. Mais les gens de "Charlie Hebdo" ne sont pas tout à fait responsables pour autant. Je pense surtout que, quand tout est mis en place, il suffit d’une petite étincelle pour faire tout péter. Le problème est quand même plus vaste que les Unes de "Charlie Hebdo". Mais les dessinateurs sont pris à leur propre jeu, ils ne peuvent plus reculer non plus. 

 Le destin d’un journal qui a défendu toutes les causes, dénoncé toutes les injustices, n’est-il pas un peu paradoxal ? 

Oui, mais ça, c’était le "Charlie" d’il y a vingt ans. Le monde a changé, eux pas, et leur manière de travailler a continué dans un style post-soixante-huitard. Il faut évoluer. Ils sont restés coincés dans un mode de pensée. Mais, encore une fois, ce type d’espace doit exister, je ne leur dénie pas ce droit. Il faut juste en considérer le prix. De toute manière, les limites de la liberté d’expression sont mouvantes. Il faut en quelque sorte naviguer à vue. Evidemment, ce n’est pas leur truc d’être raisonnables. 

Et que pensez-vous de cet engouement du public pour le phénomène "Charlie" ? 

Je n’aime pas le réductionnisme des slogans en trois mots, auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Cela ne veut rien dire. C’est la période qui veut des slogans. J’ai horreur des gens qui défilent derrière trois mots.