La première Foire musulmane de Bruxelles aura lieu du 28 septembre au 1er octobre à Tour&Taxis. Les organisateurs attendent entre 20 000 et 30 000 personnes. Au programme : quelque 200 stands (représentant des secteurs aussi divers que l’édition, la finance, l’habillement, l’éducation ), mais aussi des débats. La liste des conférenciers concoctée par la Ligue des musulmans de Belgique, membre de la Fédération des organisations islamiques d’Europe dans la mouvance des Frères musulmans, est loin de faire l’unanimité. Certains ont déjà appelé à la plus grande vigilance.

Claude MONIQUET

Directeur du Centre européen pour le renseignement stratégique et la sécurité

La première Foire musulmane de Belgique a lieu en cette fin de semaine à Bruxelles. Faut-il s’en inquiéter ?

Qu’il y ait un Salon musulman n’est pas inquiétant en soi. Ce qui peut l’être, c’est qui l’organise et ce qu’on va y trouver. J’ai assisté au Salon musulman du Bourget il y a une dizaine d’années, et il y avait quand même des gens qui n’auraient pas dû y être.

Le Salon de Bruxelles est organisé par la maison d’édition Gedis, émanation de l’union des organisations islamiques de France, et les interlocuteurs des débats choisis par la Ligue des musulmans de Belgique, membre de l’association paneuropéenne des Frères musulmans.

Dès qu’on parle d’islam en Europe, on ne peut pas éviter les Frères musulmans. Ce sont les éléments les plus actifs et les plus présents sur le terrain. Parmi eux, il y a des extrémistes et il y a des modérés. Mais je pose une question : pourquoi n’est-ce pas l’Exécutif des musulmans qui s’en est occupé ? Car celui-ci n’existe que sur le papier ! Ce sont des gens qui ne travaillent pas, ou peu, ou mal. Ils ne remplissent pas le cahier de charges qui leur a été confié par l’autorité publique, ne représentent pas grand-chose et ne sont pas écoutés dans leur communauté. Donc, le vide qu’ils laissent est occupé par des organisations plus radicales et plus revendicatives.

Comprenez-vous les réserves formulées par certains hommes politiques (Denis Ducarme, MR) par rapport à l’organisation de l’événement et des risques de dérapages ?

Je comprends qu’on s’inquiète, bien sûr, mais je m’étonne qu’on ne se pose la question qu’à cette occasion alors que, dans le même temps, des bourgmestres demandent à la police de ne pas manger ni boire en période de Ramadan dans les communes à forte population musulmane pour ne pas la choquer, ou alors qu’on autorise les femmes voilées sur les affiches électorales Il y a quelque chose dans cette indignation qui me semble artificiel, alors qu’on ne s’offusque absolument pas des violations qui ont lieu tous les jours. On ne peut pas traiter la question juste au moment d’un événement qui dure trois jours, alors qu’on ferme les yeux depuis quinze ans dans le quotidien des quartiers !

Selon vous, faut-il s’attendre à des dérives ?

Probablement, mais il ne sera que le reflet de ce qui se passe dans la rue depuis longtemps. Un des principaux problèmes de la communauté musulmane, qui est essentiellement respectable et conviviale, c’est qu’elle ne parvient pas à isoler les éléments extrémistes, ceux qui utilisent la religion à des fins politiques comme les plus activistes des Frères musulmans. Je me souviens d’avoir vu Tariq Ramadan prêcher une insurrection civile musulmane en France : c’est évidemment inacceptable et il faudra être vigilant et poursuivre tout délit. Maintenant je le répète : le problème n’est pas là, mais dans la tolérance quotidienne de choses qu’il ne faudrait pas tolérer.

Pensez-vous qu’il faille empêcher certains intervenants programmés de prendre la parole ?

Si quelqu’un est interdit de séjour en Belgique, c’est évident qu’il ne peut pas prendre la parole. Mais, pour le reste, je suis partisan de la liberté d’expression. On ne peut pas interdire à quelqu’un de parler a priori, avant qu’il ait éventuellement proféré des choses condamnables. L’organisateur est libre d’inviter qui il veut.

Quel serait selon vous le dispositif idéal de sécurité ?

Comme pour toute manifestation communautaire, il faut un dispositif de maintien de l’ordre autour des lieux pour éviter tout incident, mais pas trop visible, pour ne pas exciter les gens. Et puis il faut des gens des renseignements généraux et des polices locales à l’intérieur, en civil, pour voir ce qui se fait et dresser des procès-verbaux le cas échéant. En tout cas, il faudra éviter d’intervenir à chaud. Même si quelqu’un se met à prêcher le djihad, ce qui est illégal, il ne faudra pas interrompre son discours, là on serait sûr de créer l’incident, mais plutôt dresser procès-verbal et espérer que la justice fasse son travail ensuite.

Karim CHEMLAL

Porte-parole de La Ligue des Musulmans de Belgique – LMB Organisatrice du Forum, espace de conférences et de réflexions, dans le cadre de la Foire Musulmane de Bruxelles

La Foire musulmane de Bruxelles sera un espace de plaisirs avec ses stands décoration, mode ou culinaires. A côté, le Forum de conférences suscite le débat à cause de l’annonce de certains participants. Y aura-il de la littérature ou des intervenants reconnus pour leur incitation à la haine ou à la violence ?

Non, nous sommes contre. A La Foire, les librairies ne présenteront pas de tels livres, même si c’est difficile pour nous de tout contrôler. Au Forum, il ne sera pas question de cela non plus. Les prédicateurs invités dispensent un islam modéré et participatif, soit un islam du juste milieu. D’ailleurs, Gedis, la société organisatrice (émanation de l’Union des organisations islamiques de France, UOIF, et qui organise chaque année le rassemblement du Bourget en France, NdlR) a toujours été dans une logique d’ouverture et pour un islam citoyen de Belgique et non importé de l’extérieur.

Que répondez-vous au député Denis Ducarme, qui affirme qu’un des intervenants, le théologien Ahmed Jaballah, a promu les attentats suicides ?

Mais où a-t-il été pêcher cette accusation ! ? Ahmed Jaballah est un Français, vice-président du conseil européen de la fatwa et président de l’Union des organisations islamiques de France. Il est pour un islam d’ouverture et impliqué dans le processus de reconnaissance de l’islam en France et dans le dialogue interreligieux. J’invite ce parlementaire à venir l’écouter et à lui parler avant de lancer des accusations gratuites et discriminantes. Ce type de discours populiste n’a qu’un objectif : entretenir la peur sans rien construire.

Que dites-vous aux personnes qui expriment certaines craintes ?

L’objectif de cette Foire est d’exposer une facette de la réalité belge : la composante musulmane de la Belgique. Je les invite à venir découvrir, écouter et échanger entre nous tous, musulmans et non musulmans. C’est avant tout une rencontre conviviale, familiale, artistique et aussi d’idées - oui, il y a des différences au sein de notre communauté, mais où tous les discours extrémistes, incitants à la haine ou à la violence n’ont pas leur place. Dix mille à 15000 Belges se déplacent chaque année vers le rassemblement du Bourget en France. Nous avons voulu offrir cet espace de plaisir à la Belgique. Venez donc nombreux !

Croyez-vous que les réactions violentes et médiatisées dans des pays musulmans en réaction au film “L’innocence des musulmans” pèsent ou créent des amalgames ?

Cela s’est passé dans certains pays musulmans, pas en Europe. Ici, la communauté musulmane est responsable et citoyenne. Elle croit à la liberté d’expression mais aussi au respect de l’autre. Nous participons à tous les débats dans la sérénité. Et une des manières d’exprimer et partager nos idées est justement cette Foire musulmane. Pour tous.

Comment expliquez-vous la non-participation de l’Exécutif des musulmans de Belgique ?

C’est faux. Les médias ont annoncé ce week-end le boycott de la Foire par l’Exécutif. J’ai parlé ensuite au Président de l’Exécutif qui a démenti cette position. Mais c’est vrai qu’on attend sa réponse officielle à l’invitation.

A quoi attribuez-vous ce malaise pour ne pas dire scission au sein de la communauté musulmane de Belgique ?

Les médias entretiennent ce malaise. En mettant la pression, ils créent des tensions entre musulmans alors que nous discutons. Pour cela, la Foire s’avère être un lieu d’expressions diverses où nous abordons l’institutionnalisation de l’islam, les discriminations ou encore la finance islamique. Les vraies questions sont là ! J’invite Denis Ducarme à venir écouter et à parler avec Ahmed Jaballah avant de lancer des accusations gratuites et discriminantes.