"Si on continue, c’est notamment au niveau des soins de santé que l’on risque d’avoir des mesures qui porteront directement atteinte au bien-être des citoyens." Mateo ALALUF, Professeur émérite à l’ULB

On entend souvent que la Belgique a jusqu’ici échappé à l’austérité. Selon vous, est-ce vrai et à quoi cela serait-il dû ?

En grande partie oui, notamment parce qu’on a eu une négociation gouvernementale qui a duré longtemps et où on n’a pas pris de mesures. Parce qu’aussi, on a un système de protection sociale relativement performant et qu’on a une indexation des salaires qui a permis de maintenir le pouvoir d’achat. De même, un certain nombre de protections de l’emploi, c’est-à-dire par exemple des préavis en cas de licenciement, ont fait en sorte qu’on a relativement bien passé la crise financière. De cette manière, aujourd’hui, notre niveau de chômage n’est pas plus élevé de ce qu’il était à la veille de 2008, au moment où a explosé la bulle des subprimes.

Cela va-t-il pouvoir durer ou l’austérité est-elle à terme inévitable ?

L’austérité doit être évitée, parce qu’elle a montré ses effets néfastes. Les pays qui l’ont appliquée massivement, en particulier ceux qui étaient sous la contrainte de la Commission, de la Banque européenne et du FMI, la Grèce, le Portugal, l’Irlande, ont bien vu que chaque mesure d’austérité n’a fait qu’aggraver la situation, au lieu de la redresser. Les économistes, d’ailleurs, sont très largement d’accord pour dire qu’en période de récession, le pire des remèdes est une politique d’austérité. C’est pourquoi il faut l’éviter. Mais on voit actuellement un certain recul. Le FMI, par exemple, soutient l’idée qu’il ne faut pas se hâter pour réaliser l’équilibre budgétaire, qu’il faut donner aux pays plus de latitude vers un équilibre de leurs finances publiques.

L’objectif du gouvernement d’atteindre rapidement l’équilibre budgétaire est-il réaliste ?

Les délais qui sont donnés ne me paraissent ni réalistes, ni souhaitables. Le fait de dire qu’il faut réaliser l’équilibre des finances publiques me paraît souhaitable. Mais s’il devait y avoir une règle d’or, ce serait celle qui consiste à dire qu’il ne faut surtout pas se hâter pour la réaliser. Fixer des calendriers pour réaliser l’équilibre budgétaire, cela me paraît être une politique néfaste.

Toutes les économies possibles ont-elles déjà été réalisées ?

Je pense que oui. Quand on regarde ce qui a été fait au niveau du chômage, on voit que les économies toucheront de plus en plus la situation des chômeurs, des retraités. Si on continue, c’est notamment au niveau des soins de santé que l’on risque d’avoir des mesures qui porteront directement atteinte au bien-être des citoyens.

Est-il encore possible d’augmenter la pression fiscale ?

On est pris dans ce dilemme, auquel il faut échapper, qui est de limiter les dépenses ou d’augmenter les impôts. Ce qui est important, ce sont les recettes. Quand on diminue les dépenses, on nuit à l’activité et cela diminue les recettes. Mais c’est la même chose quand on augmente les impôts. Ce qui est difficile mais le moins douloureux, ce sont des recettes qui portent sur la financiarisation de l’économie, c’est-à-dire l’augmentation de la rente. Des impôts qui porteraient sur la plus value des actions qui ne sont pas du tout touchées en Belgique.

"Oui. Dans d’autres pays, la population accepte des impôts importants mais à condition que les services publics soient très efficaces. L’un ne va pas sans l’autre. De ce point de vue, la Belgique a encore beaucoup de chemin à faire." Ivan VAN DE CLOOT, Economiste en chef d’Itinera institute.

Pourquoi la Belgique a-t-elle jusqu’ici, pour une grande part, échappé à l’austérité ?

Dès le début, la Belgique a choisi une trajectoire graduelle pour réaliser son budget. Entre-temps, on a encore assoupli cette trajectoire. Je pense que la Belgique a opté pour un chemin intermédiaire entre l’austérité et le laxisme. Ce qui n’est pas sans risque.

A terme, l’austérité sera-t-elle inévitable ?

Il faut éviter de prendre une voie qu’on ne puisse plus remettre en question. Il faut l’évaluer en permanence : est-ce que l’économie se tient encore ? L’ajustement budgétaire est-il bien sous contrôle ? Comment évolue le chômage ? Il faut aussi connaître les limites de la Belgique. Notre dette publique se trouve à 100 % du PIB. En conséquence, pour la Belgique, le pire serait une hausse d’intérêt. Donc, on ne peut pas se permettre n’importe quoi. Il faut aussi penser au meilleur équilibre possible entre l’ajustement des dépenses et celui des recettes. On a déjà choisi d’augmenter plusieurs taxes, mais il y a des limites à ce que la population peut accepter comme pression fiscale. L’acceptabilité de la population pour une charge fiscale importante dépend du fait qu’on puisse démontrer qu’on fait simultanément des efforts pour augmenter l’efficacité des dépenses publiques. On sait que dans d’autres pays, comme en Scandinavie, la population accepte des impôts importants mais à condition que les services publics soient très efficaces. L’un ne va pas sans l’autre. De ce point, la Belgique a encore beaucoup de chemin à faire.

Cela veut dire que toutes les économies possibles n’ont pas encore été réalisées ?

Il y a toujours des augmentations de l’efficacité possible. Par exemple, dans le département des Finances, on a un staff par rapport à la population beaucoup plus important qu’aux Pays-Bas, mais le résultat n’est pas à la hauteur. Il faut absolument améliorer l’efficacité de cette administration. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Justement, certains estiment qu’on n’a pas été assez loin, par exemple en matière de chômage. Votre avis ?

L’efficacité du marché de l’emploi en Belgique pose de gros problèmes. L’étude récente de la Banque nationale a encore démontré que la disparité entre l’offre d’emploi non rencontrée et le chômage est plus importante que dans tous les pays européens. Cela veut dire que le marché de l’emploi en Belgique est le moins efficace d’Europe. On peut donc aller beaucoup plus loin dans l’accompagnement des chômeurs pour les inciter à occuper les emplois disponibles aujourd’hui.

L’objectif d’atteindre l’équilibre budgétaire d’ici 2015 est-il réaliste ?

On n’a pas le choix. Avec notre niveau de dette publique, on se trouve dans une situation très fragile. Une hausse d’un seul point des taux d’intérêt doublera l’effort nécessaire. On n’a vraiment pas beaucoup de marge de manœuvre. Cela prouve qu’il y a une obligation pour l’ensemble des générations d’empoigner cette problématique de l’endettement de la Belgique. D’autant plus que les coûts du vieillissement atteindront chaque année 6 % d’augmentation jusqu’en 2030. La Belgique a besoin d’une autorité publique qui fasse preuve de plus de discipline que par le passé, même récent.