La deuxième foire musulmane de Bruxelles s’ouvre ce vendredi. S’y dérouleront de nombreux débats mixtes. Il s’agira de voir si la Belgique est un foyer de l’islamophobie, ou si le problème se pose avec plus d’acuité aujourd’hui. Découvrez le " RECTO" par Mustapha Chairi et le "VERSO" par Denis Ducarme

RECTO

Mustapha Chairi, citoyen belge de confession musulmane et membre du bureau de "Muslims Rights Belgium"

La population musulmane ressent des stigmatisations par des discours haineux, mais aussi des discriminations dans le chef d’institutions publiques ou privées. Ainsi, beaucoup de femmes ont quitté leur maison pour acquérir une éducation et entrer sur le marché du travail, mais, parce qu’elles ne correspondent pas au modèle majoritaire, elles sont refoulées.

L’année dernière, la première foire musulmane de Bruxelles avait provoqué des remous avec la venue programmée d’un certain nombre d’invités qualifiés de radicaux. Avez-vous compris cette polémique?

Absolument pas. Cela fait 40 ans que des citoyens de confession musulmane sont à égalité de droits et de devoirs dans l’espace belge et ils n’ont donc pas compris cette stigmatisation-là, parmi d’autres. Lors de cette première foire, il avait été annoncé qu’il s’agirait d’un terrain d’échange d’idées très large, et, malgré cela, certains responsables politiques, notamment, ont entretenu le clivage entre les citoyens belges de confession musulmane et les autres.

Un des débats, lors de cette deuxième foire, traitera de l’islamophobie. Comme citoyen belge musulman, trouvez-vous qu’elle est réelle?

Toutes les études qui ont été faites concernant ce nouveau phénomène, que ce soit au niveau international ou national, montrent qu’il prend sans cesse plus d’importance. Et en Belgique, la population musulmane ressent fortement des stigmatisations par des discours haineux mais aussi des discriminations dans le chef d’institutions publiques ou privées.

Concrètement, comment cela se marque-t-il?

Je le disais, nous subissons des stigmatisations permanentes, notamment dans les médias et par des discours politiques. Et surtout, nous nous retrouvons quotidiennement face à un rejet dans les domaines de l’emploi et du logement.

Comme père de famille musulmane, qu’est-ce qui vous atteint le plus?

Clairement, les discriminations à l’emploi. A l’égard des jeunes bien sûr, c’est connu, mais aussi on exclut des femmes qui veulent travailler. Elles ont quitté leur maison pour acquérir une éducation et entrer sur le marché du travail, mais, parce qu’elles ne correspondent pas au modèle majoritaire, elles sont refoulées.

A propos, la polémique du foulard dans les institutions ouvertes au public et dans les écoles, est-elle au cœur du débat, ou n’est-ce qu’un épiphénomène?

On remet en cause un droit fondamental octroyé à chaque citoyen, celui de vivre son culte comme il l’entend dans les limites légales. Et je ne comprends absolument pas pourquoi le fait de porter, ou non, un voile va influer sur la qualité du service que la personne rend au public. Ce qui est paradoxal, c’est que ceux qui défendent l’égalité hommes-femmes sont les premiers à mettre en avant l’interdiction du foulard.

Selon vous, donc, une partie significative de la société belge est islamophobe?

Oui, l’islamophobie est bien présente. Ce qu’il faut travailler, c’est la cohésion sociale. Nous la traduisons par une volonté de vivre ensemble. Ce n’est pas un slogan mais un mode de vie. Il faut que les gens se mélangent pour apprendre à connaître l’autre. Et justement, la foire est une très belle occasion pour cela.

Mais, à ce propos, certains disent que le problème vient de la non-volonté des populations d’origine étrangère de s’intégrer réellement dans la société commune. Que répondez-vous?

Il y a certainement des gens qui refusent toute cohabitation, c’est vrai d’ailleurs d’un côté comme de l’autre, mais je peux témoigner par expérience que la toute grande majorité de la population musulmane ne demande qu’à vivre ensemble de manière positive. Les responsables politiques belges sont-ils suffisamment clairs dans le refus de l’islamophobie ou ont-ils peur de froisser leur électorat traditionnel ? Ils savent très bien qu’il y a un problème mais certains hésitent à le reconnaître publiquement et à montrer l’exemple. Or, c’est à eux les premiers d’œuvrer pour une réelle cohésion sociale. On a certes fait plein de lois pour lutter contre ce phénomène, et je remercie les responsables politiques qui s’y sont attelés. Mais il faut aussi faire respecter ces lois au quotidien, et là, c’est une autre affaire…


VERSO

Denis Ducarme, Député (MR) et membre de la commission Intérieur de la Chambre

Une partie des non-musulmans en Belgique confondent islam et islamisme. La religion musulmane constitue un culte reconnu en Belgique depuis 1974, au même titre que les autres cultes. Au-delà de cette pratique normale, il existe effectivement une radicalisation islamiste. On devrait donc plutôt parler d’une "salafismophobie", qui est tout à fait fondée.

Y a-t-il vraiment eu des dérapages lors de la première foire musulmane de Bruxelles, en 2012? Certains intervenants invités étaient-ils à ce point infréquentables?

La foire musulmane, telle qu’elle est organisée à Paris depuis longtemps, est un événement que je respecte, et d’ailleurs je souhaite aux organisateurs bruxellois plein succès pour cette nouvelle édition. Cela dit, l’année dernière, le problème n’était pas la foire musulmane en tant que telle, mais bien l’invitation faite à certaines personnalités "borderline", rapport aux propos et aux écrits qu’elles avaient produits auparavant. Il y a aussi un élément qui n’a jamais été rendu public, c’est que certains de ces invités se sont vu refuser un visa par le ministère de l’Intérieur.

Un des débats organisés pendant cette foire concerne l’islamophobie. Votre contradicteur (page de gauche) affirme qu’il y a de nombreux cas qui attestent de l’existence forte d’un tel courant en Belgique. Vous le ressentez aussi comme cela?

Il y a des discriminations qui s’exercent à l’encontre de personnes pratiquant le culte musulman dans notre pays. Je dis clairement qu’il s’agit d’une forme de racisme. Et une partie des musulmans en souffrent. Le problème vient, notamment, du fait qu’une partie des non-musulmans en Belgique confondent islam et islamisme. La religion musulmane constitue un culte reconnu en Belgique depuis 1974, au même titre que les autres cultes. La liberté de l’exercer doit être respectée. Il est clair qu’au-delà de cette pratique normale, il existe une radicalisation islamiste qui crée des tensions fortes dans notre société. On devrait donc plutôt parler d’une "salafismophobie", qui, elle, est tout à fait fondée. Une minorité de la communauté musulmane, autour de 15 %, épouse des thèses islamistes et plus précisément encore salafistes et, à ce titre, elle est dangereuse pour le socle commun de nos valeurs.

Justement, estimez-vous que les 85 % de musulmans non islamistes qui sont belges ou vivent en Belgique prennent suffisamment des distances explicites avec ces extrémistes?

J’ai invité en juin dernier au parlement l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, qui en France est à la tête d’une fédération d’imams qui combat l’islamisme radical. Il doit être constamment protégé par la police car il a reçu des menaces de mort à plusieurs reprises. Je dis cela parce que je sais qu’un grand nombre des 85 % des musulmans de Belgique dont je parlais tout à l’heure, ont des difficultés à s’exprimer publiquement sur le sujet parce qu’ils ont peur, ce qui n’est pas illégitime compte tenu de la manière extrêmement violente dont les extrémistes se comportent, allant jusqu’au terrorisme pur et dur. Quand je vois des groupes comme les musulmans progressistes qui portent un discours moderne et se confrontent aux extrémistes au sein de la communauté musulmane, je dis bravo et j’espère que de telles attitudes se multiplieront.

Nous avons parlé de discriminations. Votre interlocuteur dit que pour la communauté musulmane, l’interdiction de porter un voile dans des lieux de service au public en est une des plus importantes. Qualifiez-vous aussi cela de stigmatisation?

Non. Il ne s’agit pas d’une question spécifique de foulard. On est dans le champ de la neutralité de l’Etat. Cela s’adresse évidemment à tous les signes religieux et philosophiques ostensibles. L’Etat doit incarner l’ensemble de la société et pas ses particularismes.

Comment expliquez-vous l’extrême sensibilité d’une partie de la population belge non musulmane sur ces questions?

Je répète qu’il faut bien distinguer la grande majorité des musulmans de Belgique d’une minorité happée par l’extrémisme. Mais, à ce sujet, il ne sert à rien de nier qu’il existe aussi un racisme anti-Belge qui n’est pas essentiellement le fait des musulmans, mais qu’une partie de la population vit au quotidien. Prenons le cas des plaintes de certains non-musulmans quant au fait qu’à certains endroits, dans les cantines d’écoles ou de prisons, on serve uniquement de la viande halal. C’est un problème parce qu’on ne peut pas non plus imposer à des non-musulmans, sous le prétexte de la loi du nombre, de se nourrir de manière religieuse. Là aussi, on est dans le champ de la nécessaire neutralité de l’Etat.