Valérie Lootvoet, Directrice de l’Université des femmes

A l’occasion de la première journée internationale des filles, ce jeudi 11 octobre, “La Libre” fait parler des femmes et des filles dans chacune de ses rubriques. S’agit-il d’une bonne initiative ou d’un gadget ?

Parler des droits de la moitié du monde, ou donner la parole aux femmes et aux filles, ce n’est jamais superflu, surtout dans la presse qui reste un milieu dans lequel les femmes sont sous-représentées. Le tout, ce serait de la faire, non pas en one-shot, à l’occasion d’une journée annuelle, mais d’intégrer cela de manière plus structurelle.

Comment votre organisation vit-elle le féminisme aujourd’hui ?

C’est un projet de société dans lequel on croit. C’est une tendance humaniste, non violente. On peut se souvenir des mots de Benoîte Groult qui disait : "Le machisme tue tous les jours et le féminisme n’a jamais tué personne." C’est un mouvement qui invite les femmes à la solidarité et à ce qu’on appelle la sororité. Le féminisme est lié à un niveau de démocratie relativement élevé : si vous regardez les pays du Nord, qui sont d’une grande tradition féministe, on voit ce que cela donne au niveau démocratique. C’est un mouvement qui se bat contre la domination masculine qui entend réduire les femmes à portion congrue, limiter leurs droits sociaux, leurs droits économiques, leurs droits sexuels et reproductifs.

Mais comment, concrètement, l’université des femmes applique-t-elle ce mouvement ?

On est une association de "deuxième ligne". On fait de la recherche et de l’enseignement. Concrètement, on invite à réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons, en tant que femmes et sur la manière dont nous pouvons faire changer les choses.

Certains disent que les grandes années du féminisme sont derrière nous, aujourd’hui. Qu’en pensez-vous ?

Il est peut-être moins fort que dans les années septante. C’est le cas de tous les autres grands mouvements sociaux progressistes. Et c’est toujours le verre à moitié vide ou à moitié plein. On a gagné nombre de droits mais il y a une tendance à croire que les droits acquis par les femmes le sont de manière définitive. Or, c’est complètement faux. Les droits des femmes doivent faire l’objet d’une vigilance constante car ce sont en général les premiers droits à être retirés. C’est aussi un mouvement qui est largement méconnu et caricaturé. Ainsi, on dit souvent qu’il s’agit d’un truc de vieilles bonnes femmes des années septante, mais on voit en fait la relève qui est bien là.

Les corps social, politique, économique, culturel, ont-ils bien intégré ont-ils bien intégré la dimension féminine ?

Il reste à faire. Les grands pouvoirs sont restés aux mains des hommes. Le tout, c’est de ne pas rester dans une dimension de plainte, c’est de mettre des choses en action pour les changer. Certains cherchent d’autre part à instrumentaliser le mouvement féministe et dénoncent certaines autres cultures comme étant machistes. C’est le cas, par exemple, du discours occidental à l’égard du monde musulman. Or, le machisme, il est partout, ailleurs comme ici.

Aline Everard, Présidente de Femme, homme et foyerwww.femmehommeetfoyer.be

Est-ce utile, une journée internationale des filles ?

Parler des filles, c’est particulièrement intéressant parce qu’on est dans une société où il y a un côté sexué qu’on veut retirer aux filles. C’est un des effets du combat de certaines féministes qui ont toujours en tête qu’être une femme est un handicap. Elles nous ont amenées à nous cloner sur le modèle de l’homme. Je ne conteste pas que cela a fait avancer certaines choses. Mais on se rend compte aujourd’hui qu’à force de vouloir cette égalité pure et dure, on en perd nos spécificités de femmes, de mères et de filles.

Comment votre mouvement vit-il le féminisme aujourd’hui ?

On est toutes conscientes que le féminisme a produit des avancées pour toute une génération de femmes, mais qu’aujourd’hui, il tombe dans un excès qui finalement retire la liberté des femmes. Par exemple, on ne tient plus compte du fait qu’une femme enfante, ce qui est pourtant une réalité. Si on n’a plus le respect des différences, on se retrouve enfermée en tant que femme dans des carcans où la seule priorité, c’est le travail rémunéré. Et donc, vouloir prendre soin des siens est bafoué par le fait qu’on ne donne une valeur qu’au travail extérieur. C’est une chose dont les féministes devraient prendre conscience en considérant le temps partiel pris pour des raisons familiales, d’ailleurs aussi bien pour une femme que pour un homme. Si on ne reconnaît pas ce travail familial, la plupart des gens qui prennent volontairement un temps partiel s’appauvrissent. Ils ont de plus petits salaires; ils auront une moins belle pension, ils ne sont pas valorisés aux yeux de la société.

Certains disent que votre mouvement est antiféministe. Votre réaction ?

Nous, on reconnaît la spécificité de la femme et de la mère. Si c’est là être antiféministe, alors oui. L’égalité pure et dure, on est contre, en effet.

Notre société a-t-elle bien intégré la dimension féminine ?

Non. C’est clair qu’aujourd’hui, le maître mot, c’est “du travail pour tout le monde”. Chacun doit faire partie du système économique. Si on considère le travail de soin et d’éducation comme un vrai travail, il faut évidemment lui assurer des droits sociaux. Si on ne le fait pas, on oublie toute une frange importante de la population. Si je vais garder les enfants des autres dans une crèche, là je fais un vrai travail. Si je garde mes propres enfants, là je ne travaille pas.

En dehors de cette question, quels progrès pourrait encore réaliser le féminisme aujourd’hui ?

Je ne comprends pas que les féministes ne se mobilisent pas pour le combat en faveur des gens qui s’arrêtent de travailler à un moment de leur vie pour s’occuper des leurs, alors que ce travail rend service à la société. Plutôt que cela, les féministes sont contre le temps partiel parce que cela appauvrit les femmes. Mais comment expliquent-elles alors qu’il y ait tant de femmes qui souhaitent en bénéficier ? Quand je vois les féministes, je me demande si elles défendent vraiment les femmes ou si elles les enfoncent.