Le capitaine des Diables Rouges, Vincent Kompany, a paraphrasé le leader de la N-VA en déclarant que "la Belgique est à tous, mais ce soir, elle est surtout à nous". Marc Wilmots a surenchéri: "Il y a des politiciens qui veulent diviser le pays. Nous, on essaie de le rassembler". Le sport peut-il influencer les électeurs? Interviews croisées.

"Il ne faut pas en faire une affaire politique parce que dans l’esprit de nos concitoyens, et particulièrement les Flamands, il y a vraiment une différence entre le côté émotionnel du sport et la réalité socio-économique." Gilles Vanden Burre, directeur exécutif du mouvement BPlus

A l’occasion de leur match contre l’Ecosse, les Diables Rouges et leurs supporters ont vanté l’unité de la Belgique, répondant ainsi explicitement à la N-VA. Qu’en pensez-vous ?

Cela me conforte dans le sentiment qu’il n’y a pas d’agressivité entre Flamands, Wallons et Bruxellois. Dans leur grande majorité, les gens sont pour le maintien du pays. Ils aiment bien son côté multiculturel; ils aiment que les gens parlent des langues différentes; qu’ils aient des origines diverses et qu’ils se retrouvent au sein d’une amitié sportive. C’est très positif. La Belgique est très généralement considérée comme une plus-value. Mais je pense qu’il ne faut pas mélanger politique et sport. J’aime beaucoup voir le stade Roi Baudouin plein de noir, jaune et rouge et un élan de fierté par rapport à notre équipe de football, mais il ne faut pas en faire une affaire politique parce que dans l’esprit de nos concitoyens, et particulièrement les Flamands, il y a vraiment une différence entre le côté émotionnel du sport et la réalité socio-économique où là, effectivement, il y a de grandes tensions. La N-VA l’a bien compris car elle joue beaucoup plus sur les thèmes de bonne gestion que sur l’indépendance éventuelle. C’est pour cela que le sport doit rester le sport et ne pas empiéter sur la scène politico-économico-sociale.

Les sportifs n’ont donc pas à se mêler de politique ?

Je ne suis pas convaincu que les Diables Rouges ont fait de la politique en disant qu’ils sont contents que le pays soit uni. Si, maintenant, en disant qu’on est pour une Belgique unie, on fait de la politique, c’est pousser le bouchon assez loin. Moi, ce que j’espère, c’est que nos sportifs gagnent et montrent qu’une Belgique mixte, cela gagne. Cela, c’est un beau symbole. Cela doit rassembler les Belges, mais ne pas aller plus loin. Je travaille en Flandre et je remarque très souvent cette dualité entre l’émotion et la réalité socio-économique. Ainsi, lors des JO, j’ai un voisin de bureau flamand qui a sauté de joie lorsque le wallon Lionel Cox a gagné sa médaille d’argent au tir. Mais dans l’heure qui a suivi, il me disait que la Wallonie était mal gérée et qu’il y avait trop de fonctionnaires.

Dans le stade, il y avait d’ailleurs certainement pas mal d’électeurs de la N-VA…

Exactement. Le succès de la N-VA, ce n’est pas parce que leurs électeurs veulent la fin du pays. De la même façon, les Anversois n’ont pas voté contre les Wallons mais pour un homme très charismatique qui leur annonce du changement. On compare souvent la Flandre avec l’Ecosse et la Catalogne, dans leurs velléités indépendantistes. En fait, cela n’a rien à voir. A Barcelone, les dizaines de milliers de supporters affichent clairement, drapeaux et calicots à l’appui, leur haine de l’Espagne. Mais vous ne voyez pas cela en Belgique, au contraire.

Certains vont jusqu’à dire que l’éventuelle présence des Diables Rouges dans la phase finale de la Coupe du monde, en 2014, pourrait influencer le résultat des élections ici en Belgique. Votre avis ?

Je crois que cela va dépendre de la campagne qui va précéder les élections de 2014. Si cela tourne à une sorte de référendum "pour ou contre la Belgique", avoir une équipe nationale, avec toutes ses différences mais son unité sur le terrain, qui gagne, cela pourrait, en effet, avoir une influence sur les résultats des élections. L’émotionnel joue en sport, mais aussi en politique.

"Il ne faut pas surinvestir dans le sport : Zidane a gagné la Coupe du monde. On a beaucoup parlé de Blacks, Blancs, Beurs. Cela n’a pas empêché Le Pen d’être au second tour quelque temps plus tard." Jean-Michel De Waele, sociologue du sport (ULB)

Les Diables Rouges qui “votent” pour la Belgique, qu’en pensez-vous ?

C’est assez nouveau en Belgique que le monde du sport, à ce niveau-là, s’implique dans un message politique, et en des termes aussi forts. Cela se situe évidemment dans un contexte d’après élections communales. Il faudra voir ce que cela va devenir dans quelques mois. Les Diables Rouges peuvent-ils durablement servir de vecteur à un message politique général ? Vont-ils rassembler les dizaines de milliers de personnes qu’un certain nombre de mouvements ont tenté de mobiliser lors de la crise politique, mais sans succès ? Ce n’est pas impossible, mais cela montrerait la grande faiblesse de l’identité nationale en Belgique car s’il faut que ce soit l’équipe nationale de football qui fasse le boulot, cela dit bien où on en est.

Le sport est-il un ferment d’unité nationale ?

Cela dépend des pays, on le voit avec l’Espagne. Mais il est évident que les sports collectifs jouent un rôle, d’abord parce que c’est une équipe qui joue; et puis, dans un monde globalisé, les raisons d’être fiers d’un pays diminuent. Il est aussi évident qu’il faut pour ce faire que l’équipe gagne; dans la défaite, ils ne le sont pas. Il y a des pays où même si l’équipe ne joue pas très bien, le stade est toujours plein. On sait que ce n’est pas le cas en Belgique.

Les sportifs ont-ils à se mêler de politique ?

Comme tout citoyen, ils ont le droit et le devoir de le faire. Mais ce n’est pas parce que Marc Wilmots fait gagner les Diables Rouges, qu’il possède aussi les clés institutionnelles de la Belgique. Ce qu’il faut absolument éviter, mais cela est bon aussi pour les chanteurs ou les professeurs d’université, c’est de parler de tout et de n’importe quoi. En tout cas, la politique, elle, se mêle du sport. D’abord, il y a les politiques publiques du sport, qu’il s’agisse de dopage ou de sécurité. Ensuite, les dérives du libéralisme, on les a connues dans les finances, mais aussi dans les sports. Ces deux mondes ne sont pas étanches. Et puis, les hommes politiques tentent souvent de récupérer le sport !

Imaginons que les Diables Rouges participent à la phase finale du Mondial. Cela pourrait-il influencer les résultats des élections qui auront lieu au même moment en Belgique ?

Il ne faut pas surinvestir dans le sport. Il ne faut pas lui donner plus de poids qu’il n’en a. Le sport seul ne suffit pas. Un exemple : Zidane a gagné la Coupe du monde. On a beaucoup parlé de Blacks, Blancs, Beurs. Cela n’a pas empêché Le Pen d’être au second tour quelque temps plus tard. Le sport est le reflet d’une société, pas son moteur. Ce qui est vrai, c’est que le sport cristallise les sentiments. S’il y a dans la société belge un mouvement non négligeable de citoyens, néerlandophones et francophones, qui ne veulent pas la fin de la Belgique, mais qui ne parviennent pas à exprimer leur volonté d’une façon ou d’une autre, le sport permet d’incarner ce sentiment, de l’exprimer plus facilement dans les stades que dans la rue. Il y a une aspiration dans ce pays à montrer quelque chose et à communier positivement. Vous savez, ces dernières années, les Belges ont eu bien plus d’occasion de manifester leur douleur collective que de se réjouir ensemble.