Opinion de Khaddija Haourigui, citoyenne engagée, militante antiraciste et féministe.

Aujourd’hui, personne ne peut échapper aux débats sur la question du port du voile dans la fonction publique. Quel que soit l’espace où il se manifeste, le port du voile s’inscrit périodiquement dans l’agenda politique et médiatique depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années, que ce soit en France ou en Belgique. Les réactions qu’il suscite ont fait de lui une question de société, voire - à certaines périodes - "LA" question de société de ces dernières décennies, et, certainement, "la question qui fâche". Devenu un "problème public" malgré lui, le voile donne le tournis à plus d’un tant les enjeux qu’il soulève sèment la polémique et révèlent un flou institutionnel et juridique pour le moins inédit. Des sujets comme celui de la laïcité, de la neutralité, de l’égalité des sexes, de l’émancipation des femmes, de la liberté de culte, de la visibilité du religieux dans l’espace public, de la place de la religion dans les sociétés séculières ou de l’intégration, pour ne citer qu’eux, n’ont eu de cesse d’être tournicotés dans tous les sens, poussant certains à dénoncer des erreurs d’interprétations ou de définitions, à exiger une réaffirmation de certains principes, à parler de réinterprétation ou même à proposer des conceptions revisitées. Le tournis a fini par laisser place aux contorsions les plus inattendues. Aujourd’hui, les courbatures se font toujours aussi sentir conduisant certains à la lassitude et, d’autres, au contraire, à plus d’ardeur et de regain face à cette question.

Une conviction forte et un équilibre personnel

Je ne souhaite pas ici développer mes positions sur le sujet - d’autant plus qu’elles sont connues - mais plutôt revenir sur un aspect qui me semble fondamental et dont je pense pouvoir représenter un exemple évident. Le port du voile, avant toute chose, est une question de choix libre et assumé. En ce qui me concerne, j’ai choisi de le porter pendant près de 20 ans car il répondait à une conviction forte et participait à mon équilibre personnel. N’étant plus convaincue de son bien-fondé et ne ressentant plus cet équilibre, j’ai fait le choix de le retirer. Un choix libre et assumé. Exactement le même que lorsque j’ai décidé de le porter. Dans les deux cas, le choix que j’ai fait a été ou non compris par le monde qui m’entourait, mais fallait-il pour autant que je laisse qui que ce soit dicter mes choix ? La réponse est non.

Pratique religieuse ou culturelle

Généralement, et les études sociologiques sur la question le démontrent(1), le port du voile s’inscrit dans le cadre d’une pratique religieuse ou culturelle. Dans mon cas, le voile répondait à une conviction religieuse mais ce n’était plus le cas les trois dernières années où je l’ai porté. J’étais alors animé par un besoin de me maintenir malgré tout dans cette identité, celle qui m’avait construite pendant toutes ces années. J’ai donc continué à le porter même si ce n’était plus pour les mêmes raisons. Encore un choix libre et assumé. Je précise au passage que j’ai travaillé près de dix ans dans la fonction publique, en contact avec le public, avec mon voile, celui-là même dont le sens évoluait au fil des années mais qui restait un choix libre et assumé.

Pour revenir aux motivations religieuses, il est clair que cette démarche participe bien évidemment à une certaine vision du monde mais celle-ci n’est ni uniforme ni identique à chacun. Elle est multiple, complexe et mouvante. Mon expérience du voile parle d’elle-même. C’est un réel cheminement où chacune construit sa propre histoire et sa propre vision du monde. Que faire donc face à cette complexité de sens ? On peut ne pas y adhérer mais à partir du moment où elle est respectueuse des libertés de chacun et n’empiète pas sur la liberté d’autrui et surtout, qu’elle est le fruit d’un choix libre et assumé, il est difficile d’imposer quoi que ce soit de manière uniforme en prétextant que le voile est un instrument religieux ou même politico-religieux. Il est également difficile d’interpréter le sens même du voile, seules les femmes qui le portent connaissent sa signification et cela leur appartient.

Pas de marionnettiste barbu

Enfin, pour celles et ceux qui restent convaincus, malgré mon témoignage, que derrière chaque femme voilée il y a un marionnettiste barbu qui tire les ficelles, vous allez être déçus car, dans l’immense majorité des cas, les ficelles sont bel et bien entre les mains de ces femmes…

>>> (1) Citons par exemple l’enquête de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, celle de Nancy Venel ou de Nadine Weibel.

Opinion de Nadia Geerts, essayiste.

Les débats sur le port du voile se focalisent généralement sur la question de la liberté individuelle. "C’est mon choix", expliquent la plupart de celles qui le portent, ce qui pousse bon nombre de progressistes, attachés de bon droit à la liberté, à s’interroger : "Puisque c’est leur choix, au nom de quoi le leur interdire ?"

Je ne reviendrai pas ici sur la nécessaire impartialité de la fonction publique, à propos de laquelle l’essentiel a déjà été dit. En revanche, il me semble important de revenir sur un aspect des choses peu évoqué, à savoir l’articulation entre laïcité et liberté, dès lors que l’on considère trop souvent la laïcité comme synonyme de restriction des libertés individuelles.

Socialistes et libéraux alliés contre le cléricalisme

L’objectif de la laïcité, en séparant le politique du religieux, est pourtant de garantir la liberté individuelle, en établissant des garde-fous qui empêchent le religieux d’exercer une mainmise excessive sur les consciences individuelles. C’est la raison pour laquelle tant les socialistes que les libéraux ont pu, dans l’histoire de notre pays, s’allier pour lutter contre le cléricalisme du parti catholique : il s’agissait d’une part de garantir l’égalité de tous les citoyens à laquelle les socialistes étaient particulièrement sensibles, en veillant à ce que le clergé ne bénéficie d’aucun privilège aux yeux de l’État ; et de l’autre de permettre à tous les citoyens, conformément à la tradition libérale, l’exercice de leurs libertés individuelles en les dégageant, autant que faire se peut, de la tutelle cléricale.

Tant qu’il s’est agi de combattre le cléricalisme catholique, cette approche n’a suscité aucun scrupule de conscience dans le camp socialiste, et c’est bien normal, dès lors que le clergé catholique - incarné par de vieux mâles blancs vêtus de pourpre et d’or - représentait tout ce contre quoi lutte traditionnellement la gauche.

Or, ce logiciel de gauche est aujourd’hui mis à mal par une nouvelle forme de cléricalisme, qu’elle peine à reconnaître comme tel. C’est que l’islam - en tout cas l’islam sunnite, auquel se réfère l’immense majorité des musulmans - n’a pas de clergé, et que loin d’être associé au faste et à la puissance, il est généralement perçu comme la religion des "damnés de la terre" auxquels la gauche s’est donné pour mission de prêter secours.

Une forme rétrograde

L’heure est pourtant venue de reconnaître que la revendication, portée par des associations de plus en plus nombreuses, d’obtenir le droit pour les femmes musulmanes de porter le voile en toutes circonstances, est bel et bien une revendication cléricale. Elle délégitime en effet par principe toute limitation à un comportement à caractère politico-religieux, en considérant par avance qu’il est discriminatoire, islamophobe, voire raciste.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas la liberté individuelle pour les femmes musulmanes de vivre leur religion comme elles l’entendent, mais la liberté de la religion islamique, sous sa forme la plus rétrograde qui plus est, de s’imposer à tous (et surtout à toutes). En ce sens, analyser la question du voile sous un angle strictement individuel revient à mettre le doigt dans un piège conceptuel, qui confond la liberté de culte avec la liberté du culte d’imposer progressivement ses normes à tous. Il faut être bien naïf en effet pour croire que l’augmentation du nombre de femmes voilées ne s’accompagnera pas d’une difficulté grandissante pour celles qui ne souhaitent pas le porter - a fortiori si elles sont musulmanes - de conserver leur liberté individuelle de circuler cheveux au vent.

Pas dans l’école et dans la fonction publique

Cette évidence ne doit évidemment pas mener à une interdiction généralisée, mais devrait à tout le moins éviter la banalisation du voile comme simple choix vestimentaire individuel et justifier la préservation d’espaces où la loi religieuse se voit clairement signifier une fin de non-recevoir, afin de garantir la coexistence des libertés individuelles, dégagées de la pression du religieux.

Ces espaces ne sont pas si nombreux, mais leur importance symbolique est essentielle : ce sont l’école et la fonction publique.

>>> (1) Dernier ouvrage paru : "Et toujours ce fichu voile !" (Luc Pire 2021)