Les institutions de l'enseignement supérieur établissent divers dispositifs pour les évaluations de fin d'année, dont certains provoquent l'ire des étudiants. Plusieurs de ces jeunes qui étudient à l'Ihecs ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement. En réaction à ce texte, La Libre a sollicité Jean-François Raskin, administrateur général à l'Ihecs, pour qu'il apporte sa réponse. Voici les deux opinions.

NOS DROITS POUR DES CRÉDITS ?

(L'opinion d'étudiants)

Depuis le début de cette crise sanitaire, nous sommes témoins des efforts réalisés par le corps enseignant pour maintenir un niveau d’étude convenable. Nous en sommes reconnaissants. Mais nous avons été confrontés à l’inacceptable.

Des étudiants ont été amenés à remplir un formulaire d’inscription pour la tenue, à distance, des examens écrits de matières dispensées à l’UCLouvain. Il y est notamment mentionné : "il pourra vous être demandé d’activer la caméra de votre ordinateur. Pendant la durée de l’examen écrit, la caméra prendra de manière aléatoire des photos de vous et de votre environnement immédiat. Les enseignants pourront examiner les photos après l’examen. Ces photos seront détruites immédiatement après la correction de l’examen, sauf en cas de suspicion d’irrégularité". Nous sommes choqués de devoir cautionner cela. Cette manière de faire correspond-elle aux droits fondamentaux de protection de la vie privée et des données ? Cette question doit trouver des réponses claires et honnêtes, d’un point de vue juridique, mais également éthique.

La suite du formulaire laisse le "choix" à l’étudiant : s’il ou elle ne veut pas ou s’il ou elle ne peut pas participer à ce système, il ou elle est en mesure de l’indiquer. La solution alternative proposée est de se rendre dans un local aménagé sur le site de l’UCLouvain afin de passer l’examen. Mais, au-delà du fait que cette alternative n’est pas permise à tout le monde, que cela signifie-t-il réellement ? La première option proposée est bien celle de répondre aux examens écrits en étant surveillé par la webcam de son ordinateur. L’option alternative serait-elle viable si tous les étudiants refusaient la première ? Non. Cela signifie donc qu’au-delà de proposer une surveillance à distance de certains examens écrits, l’UCLouvain, mais elle n’est pas la seule institution concernée, encourage cette pratique. Nous ne sommes pas d’accord.

La situation est exceptionnelle pour toutes et tous. Elle nécessite de repenser la manière d’organiser les examens. Mais pas à n’importe quel prix. Pour nous, la hiérarchisation est simple : nos droits fondamentaux de protection de notre vie privée et de nos données passent avant le bon déroulement d’un examen. Nous souhaitons ainsi que d’autres manières de procéder soient trouvées. À l’Université Libre de Bruxelles, le recteur a annoncé "qu’il n’y aura pas de logiciel anti-triche à l’ULB". En poursuivant : "nous vous demanderons un engagement sur l’honneur de passer ces épreuves loyalement, et nous nous engageons, de notre côté, à mobiliser les jurys pour les évaluer avec bienveillance en tenant compte de la situation spécifique". Les solutions existent.

Le débat n’est pas pédagogique. Nous connaissons notre place et connaissons celle des autorités académiques. Ce sont à ces dernières de définir la manière dont les étudiants doivent être évalués. Nous ne remettons pas cela en question. Mais le problème que nous soulevons est bien plus grave. Nous espérons que vous l’entendrez. À l’heure où une société de surveillance organisée prend forme, il est notamment du rôle des autorités académiques de résister et de ne pas succomber à cette tentation.

--> Voir ici la liste des cosignataires

LE SYSTÈME QUI OFFRE LA PLUS GRANDE SÉCRURITÉ

(L'opinion de Jean-François Raskin)

J’étais opposé depuis le début au maintien de la session de juin qui, je le répète, n’a aucun sens vu les circonstances. Je ne décide pas et le gouvernement veut que cela se fasse. Dont acte.

A partir du moment où on nous impose d’organiser cette session, nous avons dû chercher les moyens pour le faire dans l’intérêt de tous et en premier des étudiants en leur offrant trois possibilités : des examens à distance depuis leur domicile avec une surveillance électronique, des examens à distance dans les locaux de l’Ihecs avec une surveillance physique ou un report d’une partie ou de toutes les matières en août et septembre.

En ce qui concerne les examens à distance, et par souci d’équité, nous avons cherché la meilleure application qui réponde aux critères de faisabilité technique, de fiabilité et de respect de la vie privée. Nous avons demandé également aux enseignants d’adapter les formes d’examens aux nouvelles réalités opérationnelles. Beaucoup de collègues modifient radicalement la forme des questions qui seront posées aux étudiants : examens à livres ouverts, travaux, examens oraux, pour lesquels le système de surveillance ne s’imposera généralement pas. Mais ce n’est pas applicable pour toutes les matières pour lesquelles la formule de restitution demeure la meilleure manière de tester les connaissances des étudiants. Dans ce cas, on se retrouve avec une formule classique d’étudiants devant répondre à un questionnaire dans un endroit surveillé. A distance, il n’est pas possible de mettre un surveillant à domicile dans la chambre de l’étudiant et un examen de ce type non-surveillé est pour nous extrêmement discriminant et pose la question de l’équité entre étudiants.

Parmi les différents systèmes que nous avons examinés, nous avons opté pour celui qui offrait la plus grande sécurité, utilisé par beaucoup d’institutions universitaires en France et ailleurs, y compris par le ministère de l’Education nationale française, et dont les conditions d’utilisation, contractuellement, nous garantissait la destruction totale des données sur leurs serveurs et l’usage exclusif de celles-ci à l’institution donneuse d’ordre. Le système détecte trois comportements : c’est bien l’étudiant qui est devant son écran, qu’il ne bouge pas de sa chaise et qu’il n’y a pas d’autre personne qui se trouve dans le champ de la caméra. Exactement de la même manière que si l’étudiant se trouvait dans un auditoire. Est-ce que cela empêche un étudiant de tricher ? Sans doute pas. Aucun système n’y arrive. Chaque année, des étudiants sont convaincus de tricherie et de fraude dans les auditoires. Notre but n’est pas de les traquer jusqu’au dernier, mais c’est d’offrir un système qui garantisse les mêmes conditions à chacun avec quelques freins pour celles et ceux qui décideraient de contourner le but premier de l’épreuve qui est quand même d’évaluer au mieux le niveau de connaissance des étudiants.

Je sais que certains souhaiteraient que les institutions délivrent un 10/20 à tout le monde. C’est une une voie que nous nous refusons d’emprunter. Dans le supérieur, il n’y a pas, dans les premières années, d’évaluation continue. Les seuls moments où on peut évaluer le niveau de connaissance des étudiants, ce sont les sessions d’examens. Plus les années avancent, plus on mesure des compétences et moins de connaissances pures et il existe sans doute davantage de systèmes alternatifs pour les évaluer qu’un simple examen classique.

Il est évident que les conditions de cette session ne sont pas optimales et que beaucoup d’étudiants vivent cette période avec une certaine anxiété. C’est vrai aussi pour les corps enseignants et toutes celles et tous ceux qui œuvrent à ce que les choses se passent au mieux. Le travail réalisé par les enseignants démontre aussi leur bienveillance et leur compréhension de la situation que vivent les étudiants. Le but n’est évidemment pas de recaler un maximum d’étudiants, que du contraire, mais il n’est pas non plus de faire passer à la trappe, en pertes et profits, une session d’examens en distribuant les bons points à tout le monde.