Quarante femmes journalistes ont décidé de prendre la plume pour dire "stop" au sexisme auquel elles se heurtent encore trop souvent de la part d’élus et de responsables politiques dont elles couvrent l’actualité en France. Leur carte blanche publiée ce mardi dans le quotidien "Libération" est décapante.

Sur cinq colonnes, les exemples fusent. Et ce constat : "Nous pensions que l’affaire DSK avait fait bouger les lignes et que les habitudes machistes, symboles de la ringardise citoyenne et politique, étaient en voie d’extinction. Las." Tout en reconnaissant qu’"une grande partie de l’establishement politique fait montre d’une éthique personnelle qui lui évite les faux pas".

Conscientes de faire leur travail dans des conditions privilégiées par rapport à d’autres femmes qui peuvent perdre leur emploi ou leur santé parce qu’elles sont harcelées, les signataires ne veulent plus se taire car "tant que la politique sera très majoritairement aux mains d’hommes hétérosexuels plutôt sexagénaires, rien ne changera" .

Leurs témoignages se terminent par un double regret : avoir à écrire cette chronique, et le faire anonymement pour toute une série de journalistes craignant "qu’on rajoute de la discrimination à des conditions de travail déjà délicates".


La situation est-elle aussi grave en Belgique?


OUI

Pour Béa Ercolini, rédactrice en chef de "Elle Belgique" et présidente de l'ASBL "Touche pas à ma pote"

La carte blanche publiée par les journalistes françaises dans "Libération" vous étonne-t-elle ?

Absolument pas. Il est évident que ces pratiques existent. Cela fait des années que nous publions des articles qui les dénoncent et que nous nous faisons traiter d’hystériques, de féministes, de chiennes de garde et j’en passe. Le dernier date d’octobre 2014. Il ne concernait pas le milieu politique mais celui des médias. Et il commençait par une phrase qu’une de nos journalistes avait entendue en essayant de joindre quelqu’un par téléphone : "Hé, les gars, on a une féministe au téléphone, je la passe à qui ?" Et tout est à l’avenant.

Certains considèrent que ce que dénoncent les journalistes françaises est typiquement français, qu’en Belgique on n’est pas dans ce genre de rapports-là. Tel n’est donc pas votre avis ?

Evidemment. Même si, la plupart du temps, les femmes se taisent pour ne pas nuire à leur carrière. Ce n’est pas bien vu de se plaindre et dans les milieux traditionnellement masculins, on considère trop souvent qu’on ne peut pas être macho si on aime les femmes ! "Moi, macho ? Mais j’adore les femmes !" J’entends cela tout le temps : cela n’a aucun sens, c’est n’importe quoi.

Sur le site de la RTBF, la responsable politique Johanne Montay publie un article dans lequel elle dénonce une série de remarques et de comportements rapportés par ses consœurs : SMS et textos "lourdingues" ("On se revoit, chérie ?"), remarques et comportements déplacés ("Et votre mari laisse une si jolie journaliste partir sans lui en voyage de presse ?") ou alors, carrément, une proposition de terminer la soirée dans le cabinet d’un membre d’un exécutif. Qu’en pensez-vous ?

Je trouve que c’est très courageux de sa part, même si elle ne dénonce rien qui la concerne personnellement puisqu’elle rapporte ce qu’on lui a raconté. Mais c’est très important de parler.

Pour lutter contre une certaine banalisation ?

Justement, il y a une anecdote. Le community manager de la RTBF avait rédigé une présentation du billet de Johanne Montay, dans lequel il disait qu’elle y rapportait "de petites anecdotes". Il s’est essuyé un feu nourri de critiques et on a dû modifier. Car non, ce ne sont pas des "petites histoires". C’est grave. C’est un état d’esprit général qui est en cause.

Entre une remarque amicale et un propos sexiste : où placer la barre ?

Dans le cadre de mon activité associative, nous allons justement dans les écoles pour montrer aux enfants comment faire la différence entre la drague lourde et la drague tout court avec ses jeux de séduction. Personnellement, en tant que femme, je trouverais tellement triste de vivre dans un monde où les jeux de séduction, qui sont quand même le sel de la vie, ont disparu. Alors je considère qu’on est dans la drague lourde quand il y a répétition, manque de respect, et à partir du moment où il y a une relation de pouvoir : "Je détiens le pouvoir et l’information et pas vous, et je monnaie cette information contre quelque chose." Là, c’est vraiment épouvantable et sexiste.

Quels sont les leviers de changement ?

D’abord, la classe politique manque totalement de diversité. La situation sera déjà différente lorsqu’un meilleur équilibre existera entre hommes et femmes politiques. Même si la Belgique est plutôt mieux lotie que la France en la matière. En outre, ce qui se passe dans ce milieu est le reflet de ce qui se passe partout dans la société. Comme on le disait plus haut, la première chose est de parler. Ce qui n’est pas facile et peut même être risqué.

La majorité des signataires de la carte blanche de "Libération" ont d’ailleurs choisi de garder l’anonymat…

Mais oui, parce qu’en 2015, je vous assure que dire certaines choses reste très mal vu. Dire qu’on est féministe, par exemple. Dénoncer le sexisme. Mieux vaut traiter ces comportements de "beaufitude". Ce sera plus efficace.




NON

Pour Alain Raviart, ancien journaliste puis ancien responsable de la communication du cdH. Actuel chroniqueur sur RTL-TVi et dans Paris-Match.

En France, le sexisme en politique est dénoncé par une quarantaine de femmes journalistes dont certaines veulent garder l’anonymat. Le problème est-il aussi grave en Belgique ?

Non, ce qui se passe en France à ce niveau n’a pas son pareil en Belgique. On est loin de la dégénérescence d’attitudes d’hommes politiques français que pointe le journal "Libération".

Fini alors les remarques sur la manière de s’habiller, les sous-entendus sur votre sexualité, les invitations tendancieuses voire les avances ?

En Belgique, le code l’interdit. Ce qui n’empêche pas certains contre-exemples. Même venant de femmes politiques élues à l’égard d’hommes journalistes. Et oui, ça va dans tous les sens. Mais c’est devenu plus subtil, moins arrogant, moins blessant, moins vexatoire, moins humiliant qu’auparavant. Le changement n’a pas pour autant fait disparaître tout jeu. La comédie humaine dans son ensemble reste humaine. Et je vous assure que le politique n’en a pas le monopole, moi qui connais bien le secteur médiatique. Non, le rapport homme-femme et surtout de l’homme par rapport à la femme, s’est bien amélioré.

A quoi attribuez-vous cette évolution positive en politique ?

Parce qu’auparavant, il y avait une quasi-exclusivité d’élus masculins. L’augmentation des mandataires femmes a changé la donne. Il reste quelques comportements goujats inadmissibles mais la nouvelle génération a amené des nouvelles attitudes.

Pourquoi cette différence apparente entre France et Belgique ?

La relation au pouvoir est différente. La République française est une monarchie qui s’ignore. Chaque député français est un monarque. En Belgique, le pouvoir est tellement réparti et dilué qu’il n’est pas aussi conséquent ni autant personnalisé. L’attitude des personnes - hommes ou femmes - y est donc différente.

Selon la docteur Solano, sexologue, le pouvoir est aphrodisiaque.

C’est un viagra géant. Utilisé par les mandataires mais aussi d’autres professions. On n’imagine pas la fascination qu’exerce le pouvoir. Et pas spécialement du côté des hommes et femmes politiques mais bien de la personne lambda. Donc de femmes également. Oui, l’attrait du pouvoir est une réalité.

La particularité de journalistes et de politiques est de construire du lien voire de la proximité pour bénéficier d’un avantage. Ce terrain d’action - ou de jeu - n’est-il pas propice à des malentendus voire des dérapages ?

Cela a existé et existe encore mais de façon exceptionnelle. La règle est que la confiance se tisse autrement que par le charme. L’utilisation du charme est une question de responsabilité personnelle. Des Anne Sinclair ou Valérie Trierweiler ont été consentantes par rapport à des hommes de pouvoir.

Depuis août 2014 existe en Belgique une nouvelle loi contre le sexisme. Tout geste ou comportement qui méprise une personne en raison de son sexe peut amener son auteur à être poursuivi au pénal. Une première au niveau mondial. A-t-elle modifié certains comportements en Belgique ?

Une loi ne sert pas uniquement à sanctionner mais existe aussi pour sa portée symbolique et pour afficher des balises de valeurs sociales. Il y a un moment où l’on doit dire : "Non, cela ne se fait pas !"

Concernant cette loi anti-sexiste, ses détracteurs pointent la difficulté de la preuve et d’interprétation : comment selon eux justement différencier la drague lourde et le propos sexiste qui lui est pénalement sanctionnable ?

Un propos maladroit peut arriver. Il peut être blessant pour une personne et pas pour une autre. Mais le propos sera sexiste au regard de l’intention de son auteur et surtout du phénomène de répétition.