Un mini-sondage a été lancé la semaine dernière sur la lalibre.be. Près de 500 personnes y ont participé. À la question "Depuis un an, les médias abordent-ils la crise sanitaire avec justesse ?", une grande majorité répond "non" et pointe quatre errements principaux : trop anxiogènes et alarmistes, manque de recul et de travail d’investigation, trop d’émotionnel et de sensationnalisme, surmédiatisation :"Ils en ont fait trop." Si ces (res)sentiments sont le reflet d’une réalité, même partielle, les médias doivent les entendre, les comprendre, voire les expliquer, afin de les intégrer pour s’améliorer… en vue de la prochaine crise. À côté du rédacteur en chef de "La Libre Belgique", Martine Simonis, Secrétaire générale de l'Association des journalistes professionnels et Arnaud Ruyssen, journaliste à la RTBF, présentateur de "Soir1" et "CQFD", et maître de conférence à l'École de journalisme de l'UCLouvain, répondent aux principales critiques des auditeurs et lecteurs.

Quelques-unes des vos réactions sur la libre.be

Marie, 46 ans

[La couverture médiatique est] beaucoup trop anxiogène, sensationnaliste, paternaliste et émotionnelle. Il y a moyen de trouver d’autres voix, y compris dans les médias traditionnels, mais il faut chercher. Une beaucoup trop grande part de l’information [est] dédiée à la pandémie [au détriment] du reste (ce qui se passe dans le monde, les problèmes climatiques…). [Il y a] peu de prise de recul (même s’il y en a parfois) et peu d’autocritique.

Marc, 69 ans

[Il y a] une volonté de capter le lectorat par la diffusion de nouvelles anxiogènes répétées sans qu’elles soient véritablement vérifiées. [Sont toujours interrogés] les mêmes experts, les plus pessimistes possibles, et passés sous silence les avis d’experts appelant à passer enfin d’une gestion de crise à une gestion des risques.

Nicolas, 45 ans

Trop peu de place pour la pensée divergente. Cela dépend des médias évidemment. Je ne parle pas des pensées extrémistes/complotistes, mais des avis d’autres experts [issus] parfois d’autres domaines qui permettent de relativiser les propos officiels du gouvernement et des "experts" qu’il a choisis (on ne sait pas trop comment d’ailleurs). Les avis d’experts "non officiels" furent largement sous-médiatisés. Les "opinions" sont rapportées sur une page différente de la Une officielle parfois. Et peu mises en avant comparées aux "infos" officielles peu lisibles ou compréhensibles sans un Master en biologie ou en statistique.

Marie [prénom d’emprunt] 44 ans

Nous sommes littéralement inondés par des infos "Covid" souvent peu intéressantes. Les médias relaient les remarques d’un peu n’importe qui sans expliquer en quoi leurs avis sont légitimes (sont-ils virologues, épidémiologistes, infectiologues ?). Les médias ont une énorme responsabilité dans la lassitude qui s’est installée. Plusieurs personnes dans mon entourage, pas forcément proches, ont carrément cessé de suivre les infos. Bravo ! Vous relayez beaucoup d’études avant même qu’elles soient publiées et relues par des pairs sans vous soucier de savoir si elles sont rigoureuses et surtout sans l’indiquer clairement. On se fiche de la course à l’info, on veut du journalisme de qualité.

François 28 ans

Une partie de la presse verse beaucoup trop dans le registre de l’émotion. Trop d’articles d’opinions tire-larmes virant parfois sur du "jeunes vs vieux" contre-productif, trop de publicité pour les complotistes, pas assez de visibilité pour les articles sur les secteurs qui se réinventent ou sur la manière dont la crise sanitaire est abordée ailleurs dans le monde. [De tels articles] pourraient inspirer les citoyens au lieu de les monter les uns contre les autres.

Charlotte, 27 ans

[Je note] le manque de débat avec une pluralité d’acteurs, la publication constante et quotidienne de données chiffrées sur la pandémie, et peu de considération sur la santé mentale, les faillites. Les médias ont provoqué une hystérie car ils sont avides du sensationnalisme et du "putaclic". Stop aux articles quotidiens "les chiffres ont légèrement baissé" ou "les chiffres ont légèrement augmenté". Répondez plutôt à la question de savoir si plus de lits d’hôpitaux ont été créés depuis mars 2020 ou non, quelle est la charge de travail réelle du personnel soignant, que fait-on pour améliorer la prise en charge… Répondez à des vraies questions et arrêtez avec vos chiffres.

Caroline, 46 ans

[...] Il n’y a pas "un" média. Impossible de répondre de manière nuancée à cette question. Cela étant, il y a une recherche critique chez certains médias mainstream, mais dans au moins la première moitié de l’année, il y eut surtout un manque de recul et une position de relais du politique. Cela a créé un malaise et une perte de confiance du public. Perte de confiance qui subsiste malheureusement. […]

Mike, 23 ans

Une parole trop importante [est] donnée à des politiques préférant faire du populisme que de l’information, et à la starification des experts qui créent des semblants de guerre alors que la contradiction est courante en science. [Il y a] un manque de travail d’investigation sur les fautes commises par les gouvernements lors de cette crise.

Les médias se sont-ils révélés anxiogènes et trop alarmistes ?

Martine Simonis. Soulignons d’emblée qu’une pandémie est, en elle-même, anxiogène. La Belgique reste le pays qui a connu, à un moment donné, le plus haut taux de mortalité. Impossible alors de savoir comment cela allait évoluer. Distinguer différentes périodes dans cette crise d’un an est donc nécessaire. Quant à la réception de l’information par le public, d’abord il est difficile de bien la cerner, ensuite il faut pouvoir en tenir compte. Modifier un dispositif de couverture éditoriale ne se fait pas du jour au lendemain mais on assiste indéniablement à un retour de la réflexion. Beaucoup de médias et de journalistes se sont remis en question.

Il y a aussi un paradoxe. On a assisté à une demande très importante d’information. Les médias d’informations sérieux ont vu leur public incroyablement augmenter durant cette période. Le ressentiment "vous, les médias, êtes anxiogènes et ne couvrez pas la crise comme on le souhaite" est paradoxal face à cette demande d’information qui a été et reste soutenue.

Arnaud Ryussen. Une part de l’anxiété et de la peur est avant tout liée à ce virus inconnu et mortel. C’est bien naturel. Les médias doivent effectivement se méfier d’alimenter inutilement un climat anxiogène ; il est risqué de jouer avec les peurs des gens. À l’inverse, je pense que dans certains cas les médias ne doivent pas avoir peur de faire peur. Quand on voyait les hôpitaux arrivés à saturation, il fallait insister sur le risque grandissant. Informer régulièrement sur un pays qui, comme l’Italie, est en avance sur nous concernant l’épidémie fait peur. Mais la peur n’est pas forcément mauvaise, même dans notre mission d’information. Elle peut nous mobiliser et modifier nos comportements. Nous devons toutefois continuellement nous interroger face aux limites de l’exercice. Personnellement, au début de la crise, je faisais un point du jour avec des chiffres sur les hospitalisations, sur les personnes en soins intensifs et sur les décès supplémentaires, avec des évolutions en pourcentage au jour le jour. L’intérêt était de faire prendre conscience à tous de l’évolution exponentielle de l’épidémie. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que ce rappel permanent de chiffres, qui in fine ne voulaient plus dire grand-chose, alimentait un sentiment inutilement anxiogène auprès des gens qui avaient déjà intégré la gravité de la situation. J’ai arrêté.

Les médias ont-ils manqué de recul et de travail d’investigation, voire étaient-ils le relais des autorités ?

Martine Simonis. Une grande partie du travail journalistique a été consacrée à de la pédagogie. Expliquer ce qu’est cette pandémie. Expliquer les mesures prises, mesures qui n’étaient pas toujours très claires même pour les politiques qui les prenaient, et certainement pas pour la population qui les réceptionnait. Il a fallu aussi remédier à l’absence de dispositif : au départ, Sciensano livrait peu de chiffres. Ce travail de décryptage a empêché les équipes de travailler en profondeur sur autre chose. À cela s’ajoutait une difficulté pour les journalistes d’accéder aux informations. Les portes des hôpitaux, par exemple, leur étaient fermées. Une intervention de l’AJP auprès du SPF Santé a permis de lever cette interdiction. Souvenons-nous aussi qu’au début cette crise fut perçue par les médias comme une menace sur leur propre survie économique. Les premières mesures prises par la plupart des entreprises de presse furent des réductions de budget rédactionnel, la mise au chômage partiel de journalistes, des demandes de diminution salariale volontaire et des suppressions de collaboration avec des indépendants. Les moyens rédactionnels ont donc été diminués à un moment où il fallait sans doute faire l’inverse. Si on ajoute les personnes malades, angoissées au point de ne pas pouvoir travailler ou en burn-out, les rédactions, surtout en avril-mai 2020, furent en sous-effectif. À cela s’ajouta une réorganisation du mode de travail vu l’obligation de travailler à distance et hors rédaction. Je comprends le reproche sur le manque d’investigation, il faut toutefois le relativiser et, sans vouloir trouver des excuses, l’expliquer. Pour faire des enquêtes, il faut des moyens. Cela étant, de grosses enquêtes se préparent, notamment sur les dérives de la gestion de cette crise.

Arnaud Ruyssen. Je m’inscris en faux. Il y a eu plusieurs phases à cette crise. Début mars, on a connu un moment de sidération quand cette épidémie qu’on croyait cantonnée à la Chine arrive en Europe, à notre grande surprise. L’Italie, la France puis la Belgique prennent des décisions - "restez chez vous" - si radicales et étonnantes que les médias se contentent de les expliquer et de les détailler. Si nous réalisions moins d’investigations, nous restions dans notre rôle de média qui est de transmettre une information compréhensible au plus grand nombre. J’ai l’impression que nous avons assez vite questionné ces mesures. Une semaine après le confinement, je faisais une émission avec la présidente de la Ligue des droits humains sur la question de nos libertés malmenées. On est allés rapidement voir également des pays comme la Suède qui opéraient des choix autres que notre confinement strict. Un dernier point concerne la communication gouvernementale. Elle fut tellement complexe, brouillonne, voire incompréhensible (notamment lors des déconfinements), qu’avant de venir avec un discours critique sur ces mesures les médias visaient d’abord à les rendre accessibles au grand public. Certains ont pu avoir l’impression que les médias jouaient alors un rôle de porte-parole des autorités.

La couverture médiatique versait-elle trop dans l’émotionnel et dans le sensationnalisme ?

Martine Simonis. Je n’ai pas cette impression. Mais cette perception peut dépendre des médias que l’on consulte. Certains médias travaillent toute l’année et qu’importe le sujet sur le mode sensationnaliste et émotionnel. On ne peut pas dire "les" journalistes ou "les" médias. Apprécions la possibilité de choisir l’information qui nous convient en tant que public. À titre personnel, j’ai même perçu l’inverse, à savoir une rareté, voire une absence, d’émotion par rapport aux décès, au deuil ou plutôt à l’impossibilité de faire son deuil. J’ai le sentiment que, dans notre pays qui a connu un tel nombre de décès, l’information relative aux enterrements, aux pompes funèbres ou à l’accompagnement d’un proche défunt a été traitée de façon distancée. Cette part d’empathie vis-à-vis des 20 000 familles endeuillées m’a manqué.

Arnaud Ruyssen. Le sujet "Covid" est fort en termes d’émotion : un inconnu qui fait peur, une mortalité importante, des hôpitaux avec des médecins et des infirmières qui craquent. Je comprends ces impressions. Personnellement, n’éditant pas un journal ou un JT - mon émission étant surtout axée sur du débat et du décryptage, sans effet miroir -, je suis mal placé pour en parler.

Trop d’émissions ou de pages spéciales, surmédiatisation de la crise, disparition des sujets autres que le coronavirus : les médias en ont-ils fait de trop ?

Martine Simonis. Ces émissions et ces pages ont été fortement suivies. Le public ne les a donc pas désertées, au contraire. C’est le paradoxe dont je parlais (voir supra) qui met face à face ce sentiment de "trop d’informations" avec des succès d’audience qui plaident que les personnes sont en demande d’information. Comment trouver le juste milieu quand on est celui qui produit l’information ? C’est particulièrement difficile. Mais les journalistes sont prêts à se remettre en question. N’oublions pas aussi que des équipes journalistiques ont fourni un travail extraordinaire en recherche de sources et d’expertises différentes et de couvertures. Cela ne doit pas passer à la trappe. En assemblée générale, l’AJP a décidé d’une motion de soutien à la profession. Parce qu’elle en a grandement besoin. Elle sort exténuée de cette crise aiguë, crise qui est loin d’être terminée.

Arnaud Ruyssen. N’oublions pas que le Covid-19 est venu tout chambouler, voire tout arrêter. C’est vrai que l’émission CQFD était cinq jours sur cinq sur le Covid. Mais c’était : Comment l’économie va pouvoir survivre ? Comment accompagner les familles en confinement vu les enjeux de santé mentale ? Comment l’école peut-elle organiser le travail à distance ? Va-t-on devoir construire une autre mondialisation ? Certes le Covid est venu s’installer sur presque tous les contenus, mais cela ne nous a pas empêchés de saisir des sujets (drones de surveillance, brevets des industries pharma, etc.) qui interrogent notre monde plus généralement. Beaucoup de Covid n’équivaut pas à un traitement monomaniaque. Les médias doivent toutefois se méfier de se focaliser sur un mode de traitement, à savoir les chiffres, les hôpitaux qui se remplissent et les tests positifs. Sur cet aspect "lecture de l’épidémie", il y a eu sans doute une surfocalisation et une impression de ritournelle. Mais le Covid peut être traité à travers la multiplicité des enjeux et de ses impacts.

© DR