Ripostes

Régulièrement, la légitimité des questionnaires à choix multiples, notamment à l’université, fait débat. Le ministre de l’Enseignement supérieur y est défavorable. Les dirigeants d’univs sont, eux, divisés. Interviews croisées.


OUI

Vincent Wertz, protecteur à l'enseignement et à la formation à l'UCL


Les QCM sont rapides: ils permettent d'évaluer de grandes cohortes d'étudiants. Ils sont objectifs: toutes les réponses sont analysées de la même façon. Ils sont fiables: ils peuvent tester de larges pans de matière. De plus, les outils de traitement des résultats sont de plus en plus intelligents: ils permettent maintenant des feed-backs qualitatifs.

Le ministre de l’Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt, considère qu’on ne peut pas juger de la réussite ou de l’échec d’un étudiant sur base d’un QCM. Abondez-vous dans ce sens ?

Non. Nous proposons des QCM depuis certainement une vingtaine d’années, de façon encore plus massive (de l’ordre d’une centaine d’évaluations par session d’examens) depuis sept ou huit ans.

Pour quelles raisons ?

Les grandes cohortes d’étudiants constituent une des raisons principales. C’est pour cela que les QCM ont été développés au début. Un certain nombre d’enseignants ont commencé à les employer car ils représentaient pour eux une manière différente de consacrer de l’énergie à l’évaluation. En effet, on peut se permettre de consacrer beaucoup de temps à bien réfléchir aux questions (afin qu’elles concernent différents aspects de la matière et qu’elles permettent, par des recoupements, de vérifier si les étudiants ont bien compris le fond des choses et sont capables de faire des raisonnements) parce qu’on sait que la correction, elle, sera instantanée.

Les utilisez-vous pour tous les cours ?

Pas pour les évaluations d’un petit nombre d’étudiants, non. Dans ce cas, l’effort ne serait pas justifié. Faire un bon QCM demande plus de temps que concevoir un examen écrit à questions ouvertes. Le tout est de trouver le bon équilibre. Il n’est pas nécessaire de mettre beaucoup de temps à inventer un bon QCM pour peu d’étudiants puisque le temps de correction de questions ouvertes ne sera pas trop long.

L’utilisation ou pas du QCM dépend donc seulement de questions pratiques d’organisation ?

Il existe quatre types d’évaluations : les examens oraux, les examens écrits à questions ouvertes, les QCM et les évaluations continues. Chaque fois qu’on choisit l’une ou l’autre de ces formes d’évaluation, ce sont souvent des considérations liées au nombre d’étudiants qui jouent quand on prend en compte la somme d’efforts à fournir dans les différentes phases. Il y a peu d’enseignants qui font passer des examens oraux à 600 étudiants : cela ferait dix jours d’examens à raison de 60 étudiants par jour. Et il est difficile de garantir qu’on aura la même attention et la même qualité d’écoute pendant tout ce temps… Alors on choisit entre un examen écrit avec questions ouvertes et un QCM. Si on prend la première option, il faut prévoir plusieurs correcteurs. Seulement comment faire pour que ces derniers aient tous les mêmes critères de correction ? Ce sont des contingences de ce genre-là qui jouent.

En plus de l’organisation, il s’agit donc d’une plus grande objectivité ?

Dans les QCM, vous avez effectivement l’anonymat : une fois que les réponses sont produites, c’est une machine qui les traite toutes de la même manière. Parmi les avantages, il faut aussi mentionner que ces questionnaires testent des connaissances plus larges que les autres formes d’évaluation où il est impossible d’interroger sur tous les chapitres d’un cours.

D’un autre côté, ce type d’évaluation est impuissant à mesurer des capacités comme le savoir rédiger, s’exprimer, inventer. N’est-ce pas un gros désavantage ?

Non, car sur l’ensemble des examens de sa session, l’étudiant sera confronté à différentes modalités d’évaluation de façon à ce qu’on puisse tester des capacités différentes et qu’on n’avantage pas certains qui seraient plus à l’aise avec tel ou tel mode d’expression.

Comment voyez-vous évoluer les évaluations dans l’avenir ?

On voit déjà une grande évolution dans les outils de traitement des résultats de QCM. Ils sont de plus en plus intelligents. Les outils donnent maintenant un feed-back aux enseignants sur la qualité de leur QCM. En fonction de l’analyse des réponses des étudiants, le professeur reçoit un rapport avec éventuellement des choses qu’il peut corriger car elles n’ont pas été comprises ou elles portent trop sur les mêmes compétences par exemple.



NON

Bernard Rentier, recteur de l'Université de Liège


En aucun cas, à mes yeux, le QCM ne peut être le moyen exclusif de vérifier les connaissances des étudiants. La vie, ce n’est pas la capacité de répondre à un questionnaire à choix multiples. C’est une résolution de problèmes délicats, avec des nuances, avec du pour et du contre. Ce n’est pas des choix à cocher mais des choix à peser.

Pensez-vous, comme le ministre Marcourt, que les QCM ne constituent pas une bonne manière d’évaluer les enseignants ?

C’est un pis-aller. On y est venu pour faire face à la croissance du nombre d’étudiants, parce que l’examen oral a ses qualités, mais ses défauts aussi. Quand vous en êtes au 400e candidat à l’oral, il faut être superman pour le traiter comme le premier. Il y a un aspect subjectif du côté de l’examen oral. C’est un peu la même chose pour les questionnaires où on peut développer son sujet. Alors tout le monde s’est replié sur le questionnaire à choix multiples. Mais le système est pervers car il faut passer son temps à inventer des réponses fausses, ce qui est intellectuellement lourd, mais en dehors de cela, on ne propose pas aux étudiants un contrôle dans lequel ils peuvent prouver leurs connaissances tant à l’enseignant qu’à eux-mêmes. Les QCM peuvent rendre service pour dégrossir un certain nombre d’informations, mais cela ne peut pas suffire.

C’est une pure question de principe et de pédagogie ?

Il faut admettre qu’aujourd’hui, on a fait de grands progrès dans la manière de concevoir les QCM. On affirme ainsi que quelqu’un qui choisirait au hasard ne peut pas s’en sortir. Mais j’ai quand même un problème avec cela. Je trouve que ce n’est pas du tout la même démarche. Dans la même interview, le ministre se prononce contre les QCM mais il dit aussi qu’il est devenu impossible pour la Communauté d’attribuer plus de moyens financiers aux universités, et qu’il faut trouver de nouvelles manières de les financer. Alors, même si je suis d’accord avec le postulat, je me demande comment il faut faire dans la mesure où aujourd’hui, avec les effectifs dont on dispose, on a un ratio encadrant-étudiant extrêmement faible par rapport à tous les pays qui nous entourent. En plus, il n’y a pas de présélection et on doit accueillir tous les étudiants qui se présentent, ce à quoi je suis favorable. Mais on ne peut pas imposer cette règle aux universités sans leur accorder les moyens de donner à l’étudiant ce à quoi il a droit quand il s’inscrit.

Ceci dit, aux Etats-Unis, le QCM est une pratique courante qui semble avoir fait ses preuves…

Il y a là-bas une grande dualité entre les grandes universités, qui font de l’excellent travail et les autres, d’Etat le plus souvent, dont le niveau est nettement moins intéressant. Ensuite, la situation n’est en rien comparable avec ce que nous vivons ici. Les grandes universités disposent d’un encadrement hors du commun, avec par exemple un professeur pour cinq étudiants ! Mais il y a une sévère présélection et on demande aux étudiants des sommes de plusieurs dizaines de milliers de dollars. D’autre part, si le QCM est très utilisé aux Etats-Unis, c’est dans un esprit de contrôle permanent. En aucun cas, à mes yeux, le QCM ne peut être le moyen exclusif de vérifier les connaissances des étudiants. La vie, ce n’est pas la capacité de répondre à un QCM. C’est une résolution de problèmes délicats, avec des nuances, avec du pour et du contre. Ce n’est pas des choix à cocher mais des choix à peser.

Si on vous comprend bien, le QCM ne peut être qu’un pis-aller, en raison notamment du manque de moyens. Mais n’y a-t-il pas des professeurs pour qui, quoi qu’il en soit, c’est le meilleur système de contrôle des connaissances ?

Oui, il y a de vrais convaincus qui vantent les mérites du QCM parce que, disent-ils, il a atteint une telle qualité méthodologique qu’on peut s’en contenter dans toutes les disciplines. C’est avec cela que je ne suis pas d’accord. Cela doit rester un expédient uniquement justifié par le manque de moyens d’encadrement que toutes les universités subissent.

Avec les moyens que vous réclamez, pourriez-vous dire qu’il faut interdire les QCM à l’Université de Liège ?

Oui, sans doute, mais je ne suis pas l’Ayatollah de l’anti-QCM. J’entendrais bien évidemment ceux qui y sont favorables et les autres. Ce n’est en rien un signe de paresse de la part des professeurs, qui abattent beaucoup de boulot, mais c’est quand même une solution de facilité imposée par les circonstances. Si des moyens supplémentaires nous étaient affectés, je les mettrais au service de l’encadrement, notamment pour qu’on puisse se passer des QCM.