"Syndicats : enquête sur le plus puissant lobby du pays", tel est le titre du dernier livre présenté ce lundi par Alain Destexhe.Le député MR fait 25 propositions puisées à l’étranger pour améliorer et clarifier leur rôle.

OUI

Les syndicats se sont infiltrés au cœur des 3 pouvoirs de la démocratie : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Aucune autre institution ne dispose de leur pouvoir. Un pouvoir qu’ils utilisent pour bloquer des réformes indispensables au maintien du bien-être économique en Belgique. Une opinion d'Alain Destexhe, député bruxellois MR.

Qu’est-ce qui vous fait dire que les syndicats constituent le plus puissant lobby du pays ?

Il n’existe aucune autre organisation qui dispose d’un tel réseau, d’un tel pouvoir au sein de presque tous les acteurs institutionnels de la société belge.

Même pas les fédérations patronales elles aussi représentées dans toute une série d’institutions publiques ?

Elles ne disposent pas de ministres ni de parlementaires adoubés directement par les syndicats. Elles n’assurent pas le versement des allocations de chômage. Elles n’ont pas le même réseau d’ONG et d’entreprises de formation. Elles ont moins de moyens. Les syndicats se sont infiltrés au cœur des 3 pouvoirs de la démocratie : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Personne ne peut leur faire de concurrence sur ce plan-là.

Ils disent qu’ils ont perdu au contraire beaucoup de pouvoir. En témoignent les différentes mesures d’austérité…

Ils n’ont pas dû accepter grand-chose en comparaison à ce que les syndicats allemands ou hollandais ont accepté pour préserver l’emploi. Car ce que je leur reproche, ce n’est pas de défendre des travailleurs. C’est de s’opposer à des réformes indispensables pour préserver notre mode de vie et notre sécurité sociale. En Allemagne, les syndicats ont négocié les réformes de Gérard Schröder. Ils ne les ont pas bloquées. Aujourd’hui, l’Allemagne se porte mieux que la Belgique.

Les Pays-Bas en revanche…

C’est vrai. Mais les Pays-Bas ont une capacité de rebondissement plus importante que la nôtre à mon avis.

Faut-il dès lors supprimer le modèle belge de concertation sociale, qui implique les syndicats dans la prise de décision ?

Les syndicats ont été hostiles à à peu près toutes les réformes menées ces dernières années. Ils ont été contre la réforme des retraites, contre les avantages en nature qui permettent d’augmenter le salaire poche des travailleurs, contre le recours à l’intérim, contre l’actionnariat salarié. Quand la concertation sociale ne fonctionne pas, le politique doit trancher. Il y a 14 ans, j’ai déposé une proposition de loi visant à instaurer un statut unique entre ouvriers et employés. Le problème n’est toujours pas réglé parce que les syndicats refusent d’admettre une solution raisonnable qui ne menace pas la compétitivité des entreprises. Cela ne va pas.

Vous proposez de supprimer les piquets de grève. Pourquoi ?

C’est quoi un piquet de grève ? Ce sont des travailleurs qui empêchent d’autres travailleurs d’aller travailler. Si les grèves étaient décidées après un vote à bulletins secrets, je pourrais encore comprendre. Mais pas quand une minorité, dont on n’est pas sûr qu’elle représente la majorité, décide de faire grève.

Les syndicats justifient l’existence d’un piquet de grève parce que l’employeur dispose de moyens de faire pression sur les travailleurs pour les empêcher de faire la grève…

Vu la puissance des syndicats, ce danger paraît mince.



NON

Au contraire. Alors que les attentes à leur égard ont augmenté, l’influence des organisations syndicales et leur capacité d’intervention ont diminué. En cause : le contexte néolibéral fort, la généralisation des politiques d’austérité, la mondialisation et l’effacement de leurs relais politiques traditionnels via les familles démocrate-chrétienne et socialiste. Une opinion de Mateo Alaluf, sociologue, spécialiste du monde du travail et professeur à l’ULB.

Les syndicats sont-ils trop puissants en Belgique ?

Au contraire. Alors que le nombre d’affiliés et que le taux de syndicalisation augmente en Belgique, l’influence des syndicats et leur capacité d’intervention tendent à diminuer. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans un contexte néolibéral très fort, que toutes les politiques gouvernementales s’inscrivent dans l’austérité et la modération salariale et que leurs relais politiques traditionnels (via notamment les familles démocrate-chrétienne et socialiste) traduisent de moins en moins leurs revendications économico-sociales. La capacité des syndicats à peser sur les décisions s’est donc fortement amoindrie alors que les attentes à leur égard ont augmenté.

Les organisations syndicales ne devraient-elles pas avoir une personnalité juridique ?

Non, les syndicats sont des personnalités de fait, ce qui ne les empêche pas d’ engager ou licencier du personnel en étant soumis à la législation du travail. Pourquoi n’existent-elles pas sous la forme d’ASBL ? Simplement pour ne pas être poursuivies pour des actions menées par certains de leurs membres, tels des débordements avec dégâts lors de manifestations. Si la direction des organisations syndicales pouvait être poursuivie, ce serait la fin de la liberté syndicale. Toutefois, cette personnalité de fait n’existe que pour l’action syndicale proprement dite. A côté, les associations liées peuvent avoir des personnalités juridiques en tant qu’organisme payeur des allocations de chômage ou organisme de formation. Chaque fois qu’il y a réception d’argent public, il y a une personnalité juridique.

Dans une logique de transparence, les organisations syndicales ne devraient-elles pas publier leurs comptes annuels et rapports de leurs activités ?

Les ASBL liées publient cela. Mais les organisations syndicales ne publient pas de comptes sur l’action syndicale proprement dite qui est financée - et c’est leur condition d’autonomie - par les cotisations syndicales (3 millions de membres sur 4 millions d’actifs en Belgique, soit un des taux les plus élevés) pour payer les coûts de fonctionnement (personnels, bâtiments, etc.) mais surtout pour payer les indemnités lors de grèves. Et si ces sommes étaient connues par les patrons, ils pourraient savoir combien de temps les syndicats pourraient résister par rapport à une grève. Cet argent est néanmoins soumis à un contrôle interne sévère.

Ne faudrait-il pas que seule la Capac soit responsable du paiement des allocations de chômage ?

Seuls 12 % des chômeurs ont opté pour la Capac, 88 % préfèrent les caisses de paiement syndicales. L’intérêt majeur est que les syndicats gardent une relation et offrent des services aux personnes ayant perdu leur emploi et donc souvent isolées et démunies.

Lors de la décision de partir en grève, ne faudrait-il pas obliger un vote à bulletin secret et non à main levée ?

Lorsqu’un syndicat décide une grève, ce n’est jamais facile et c’est souvent à majorité qualifiée. Là où existe plus de mécontents est le cas des grèves dites sauvages, sans passer par des procédures permettant plus de prévisibilité. Mais ces quelques grèves spontanées relèvent aussi de l’autonomie des salariés.

Les responsables syndicaux, comme les élus, ne devraient-ils pas déclarer leurs mandats et la rémunération ?

Cela me semble légitime.

Comment voyez-vous l’avenir du syndicalisme ?

Le syndicalisme est à un tournant et risque de perdre énormément s’il ne parvient pas à infléchir l’évolution néolibérale actuelle. Mais dans le contexte globalisé, cela implique un syndicalisme européen voire international fort. L’autre problème est celui des changements dans les structures de production : les entreprises sont de moins en moins identifiables et laissent place à une sous-traitance opaque alignant des petites unités participant à plusieurs chaînes logistiques. Enfin, l’emploi est plus précaire. Trois raisons qui rendent l’action syndicale plus difficile mais ô combien nécessaire aujourd’hui. A défaut, les organisations syndicales pourraient être mises hors jeu.