Sorti en début d’année, l’ ouvrage collectif Prendre soin de la vie. De soi, des autres et de la nature répond avec acuité à notre crise actuelle. Conversation avec un psychologue, un écosocociologue et un architecte du vivant.

Un ouvrage et ses auteurs

Qui sont nos interlocuteurs ? Ilios Kotsou est docteur en psychologie et fondateur d’Émergences, ASBL qui valorise connaissance, pleine conscience, altruisme et solidarité. Luc Schuiten est architecte du vivant. Laure Waridel est écosociologue et militante de la transition écologique.


Six conseils pour prendre soin de vous et des autres

1) Mesure ton interdépendance

"Nous cohabitons sur une planète fascinante"

Comme on habite tous sur la même planète, cela nous oblige à définir notre présence dans le monde. Notre rôle sur Terre?

Ilios Kotsou : Je pense à la première image de la Terre depuis l’espace, Earth Rise , (notre photo), la première photo du “lever de terre”. On regarde notre planète de l’extérieur, nous Terriennes, et Terriens, et on se rend compte qu’on est tous sur le même vaisseau spatial, qui traverse l’univers, et ce vaisseau est d’autant plus fragile qu’il est extraordinaire. La vie, c’est improbable : si l’axe sur lequel tourne la Lune était un peu différent, il n’y aurait pas de saison, et s’il n’y avait pas de saison, il n’y aurait pas la vie…

Laure Waridel : La science nous permet de comprendre de mieux en mieux à quel point on est tous liés. Exemple : l’énergie que l’on consomme à travers notre alimentation existe grâce aux plantes qui ont métabolisé l’énergie du soleil. Par le fait de manger, on est liés à l’univers ! Notons aussi le caractère improbable de la rencontre de cet ovule et de ce spermatozoïde, qui nous ont fabriqués, nous… Bref, notre présence sur Terre est précieuse.

Surtout, on a une chance immense d’exister. Et même si on dit qu’on vit dans une époque individualiste, soyons réalistes, on n’a jamais été aussi dépendants. Quand il y a des crises, on le voit, on est tous liés. Qui, à notre époque, est capable de se nourrir tout seul ? De construire sa maison tout seul ? De faire ses vêtements seul ?

Luc Schuiten  : La création de la Terre remonte à quatre milliards et demi d’années, et cependant, nous avons désormais la possibilité de la détruire, et de nous faire disparaître. La planète ne s’en portera pas moins bien, sans doute, mais quelle idée de nous mettre en danger nous-mêmes ! Il faut se demander plutôt comment entrer en réconciliation avec la Terre.

2) Connais-toi, toi-même

Tant que nous n’aurons pas fait la paix avec nous-même, nous ne serons pas en mesure de faire la paix avec le monde.

Prendre soin de la vie, c'est du travail ! Mais c'est aussi d'abord une question d'écologie intérieure.

Luc : Assurément, il faut avoir résolu ses propres conflits pour regarder comment on se positionne par rapport au reste et réagir en empathie.

Laure : Je comprends que les gens qui sont en pleine crise intérieure soient en mode survie. Il faut avoir aussi bénéficié de bienveillance pour aimer les autres. Ensuite, il faut trouver l’ouverture du cœur qui laisse entrer la lumière qui ensuite nous laisse relativiser nos propres problèmes.

Ilios : La métaphore la plus connue, c’est celle du masque à oxygène dans l’avion. Si tu tiens à quelqu’un, tu mets d’abord le masque sur ton visage, pour t’occuper de lui ensuite. Car, en fait, il est difficile de traiter le monde avec douceur si on est dur avec soi-même.

Enfin, est-ce qu’on peut trouver son bonheur autrement que dans la destruction ? Parfois quand on n’est pas bien, on a besoin de consommer. Alors, on traite le monde comme un ensemble d’objets qu’on exploite. On détruit le monde pour être heureux, mais on ne l’est pas au final.

Laure : Les études scientifiques l’ont bien démontré : le plaisir obtenu par l’acquisition des biens matériels est temporaire, la sécrétion de dopamine courte. Les liens sociaux, le sens dans ce qu’on fait, les gestes altruistes comptent plus dans l’obtention du sentiment de satisfaction.

Ilios : La connaissance de soi crée une possibilité de résistance, par rapport aux fake news , à la consommation de notre époque, par rapport à l’intelligence artificielle. Cette connaissance de soi est tout à fait nécessaire – même si on ne sera jamais tout à fait libres. Je ne veux pas que les algorithmes me connaissent mieux que moi-même.

3) Empathique en  dehors de ton cercle

"Il suffit d'être prêt à regarder sans rien exclure"

Vous révélez, et c'est étonnant, que dans une situation de soufrance, les mécanismes d'empathie ne s'actvent que face aux gens qui font partie de notre groupe. Il y a du culturel dans l'empathie donc ?

Ilios : Au départ, on est câblés pour l’altruisme et l’empathie : les études montrent qu’un enfant de six mois va, s’il a le choix, d’abord aller vers le comportement altruiste. Mais ce comportement, modifié par la peur, fait que notre empathie s’adresse au groupe d’appartenance, dans les moments de tension. C’est cognitif, ce n’est pas choisi. C’est ce qu’on appelle la “résonance émotionnelle”, et si on ne la travaille pas, on est gentil avec ceux qui sont proches de nous, et pas du tout envers ceux avec qui on n’est pas liés.

Laure : De là, l’importance du lien. Il faut donc redéfinir le “nous”, et pas seulement notre communauté, notre nation, notre continent.

Ilios : Le moyen de contrer cette empathie communautaire, c’est la découverte de la différence, et la sortie de la peur. D’autres études montrent que lorsqu’on est aidés par celui dont on a peur, tout à coup dans le cerveau, la zone de l’empathie est de nouveau activée. Le psychologue canadien Paul Bloom a écrit un livre au titre provocateur, Contre l’empathie , pour souligner comme il faut résister à cette “empathie sélective”.

Luc : On a l’habitude de dire le “nous” pour notre famille, et le “vous” pour les autres, mais maintenant on utilise le “vnous”. On élargit le cercle auquel on adhère, sans ségrégation, et il n’y a plus qu’un seul terme pour parler de tous.

Laure : En langue innu [NdlR, parlée par le peuple autochtone innu vivant au Québec], on ne dit pas, “ je marche dans la forêt ”, mais “ la forêt me regarde marcher ”. Ce lien avec le reste du monde est directement exprimé dans la langue.

4) Dessine le monde que tu désires

" Comment pourrions-nous concrétiser un futur positif si nous ne l'avons pas construit au préalable ? "

Prendre soin de la vie, c'est donc programmer l'avenir pour que cela se passe le moins mal ?

Luc : Cela fait partie de mon travail sur l’utopie en tant que projet, qui a toutes les chances d’exister, si nous le voulons ! Nous manquons de perspectives positives pour le futur. Il faudrait déjà penser le meilleur qui pourrait nous arriver pour le fixer en tant que but. Des futurs désirables, c’est cela qui donne la volonté de changer nos comportements, et ce n’est pas ce qu’on entend le plus souvent, à savoir ces visions du futur qui décrivent l’accident qui pourrait nous arriver sans savoir comment on pourrait l’éviter.

Luc, vous ajoutez quelque chose à vos réflexions sur la manière dont les hommes agissent. Vous écrivez, avec un air mutin : "Pourquoi la nature n'a pas inventé la roue ? Parce que la roue oblige à faire des routes. Et à tout découper. La nature est plus maligne que cela." Cela veut dire que l'homme aurait donc pris, il y a longtemps, un chemin contre-nature, voire contre la nature.

Luc : L’humain a développé des moyens coûteux à l’environnement pour construire des structures qui permettent de déplacer des armées, et faire rouler des canons. C’est notre lot. Avec le recul, nous savons désormais qu’il y a d’autres voies. Comment se déplacer dans le respect du territoire que nous traversons ? Nous le savons.

Vous savez, l’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain. Il faut se mettre sérieusement à imaginer le monde comme on le souhaite, et poser des gestes en cohérence. L’humanité l’a fait à bien des égards, en termes d’éducation, d’égalité homme-femme. Et ces idées ont toujours commencé par des utopies, par des gens qui ont rêvé.

5) Pas de panique, tu peux agir

" L’écoanxiété ressentie par les jeunes, est un signal d’alarme auquel nous devons répondre par l’action. Un symptôme pour déclencher une réponse du système immunitaire de la Terre "

Le signal de "prendre soin de la vie" doit-il nécessairement être porté par les jeunes générations qui se retrouvent avec une immense responsabilité ?

Laure : Le meilleur antidote de l’écoanxiété est l’action citoyenne. D’autant que les générations plus avancées sont moins préoccupées car tout simplement moins concernées. Ceux qui sont en position de prendre des décisions maintenant doivent être en action maintenant !

Nous allons lancer au Québec, un mouvement : “Mères au Front” [NdlR, qui aura son écho, en Belgique, à la rentrée]. C’est un mouvement activé par l’amour pour nos enfants. L’amour, la volonté de protéger nos enfants, transcende tout milieu social, toute origine. Et, en ce moment, nos politiciens ne prennent pas des décisions qui protègent nos enfants…

Mais si je devais choisir un verbe pour incarner la transition, ce serait le verbe “aimer” qui donne force et créativité.

Luc : Chouette mouvement que “Mères au front”, mais je voulais préciser qu’il y a des pères qui aiment aussi, sinon personne ne serait là (sourires).

6) Lave-toi les dents et les fesses, ne choisis pas

"Renforcer les liens, c’est arrêter d’opposer l’individuel et le collectif. Le privé et le public. La raison et l’émotion. La liberté et la responsabilité. Le court terme et le long terme.”

En listant ces oppositions qui nous entravent, vous énoncez les combats qui sont les nôtres pour que les choses s'améliorent dans le futur.

Laure : Et pourtant, opposer ces termes, on le fait tout le temps [au niveau du politique, au niveau social]. Je pense qu’il faut oser la complexité. Les humains ont tout séparé et ensuite tout cherché à expliquer séparément. Alors que rien n’est séparé dans la vie, dans la nature. Il faut oser voir les problèmes et les solutions, dans leurs interrelations. Attention : cela ne veut pas dire qu’il faut tout comprendre dans toute sa complexité pour ne pas commencer à agir ! Ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre ! J’ai envie de vous dire : ce n’est pas parce qu’on se brosse les dents, qu’on ne se lave pas les fesses. Il faut être, par exemple, le plus cohérent possible dans nos gestes de consommation. L’empreinte écologique est très concrète. Dans l’effet multiplicateur que nous représentons, on a du poids. Et vous savez, tout commence par des citoyens qui réclament des politiques publiques.

Comment résoudre le combat entre raison et émotion quand on a peur, quand on panique ? Ce qui nous arrive un peu en ce moment, il faut l'avouer.

Laure : “We need a tough mind, and a tender heart”. J’aime cette phrase de Martin Luther King qui disait qu’on avait besoin d’un cœur tendre et un esprit rigoureux pour gagner la bataille des droits civiques. On doit prendre des décisions qui tiennent compte de ce qu’on ressent, certes, mais il faut avoir le courage de la raison et oser se demander si la décision qu’on prend est la bonne.

Méditation guidée : L'amour bienveillant


Poursuivre la réflexion ?

En lisant Prendre soin de la vie, de soi, des autres, et de la nature , un ouvrage collectif avec Christophe André, Gauthier Chapelle, Alexandre Jollien, Ilios Kotsou, Steven Laureys, Caroline Lesire, Mathieu Ricard, Luc Schuiten, Rebecca Shankland et Suzanne Tartière, aux éditions L’Iconoclaste, 298 pp., 20 € env.

© L'iconoclaste