Ripostes Le Figaro de ce mardi publiait une longue interview du président syrien Bachar al Assad, “plus qu’un dictateur ordinaire : un tyran !” Fallait-il ouvrir les colonnes du journal pour lui laisser la parole ou un “cordon sanitaire” devrait-il être de mise ? Entretiens croisés.

Recto

Il faut donner la parole à tout le monde, sans limites, à partir du moment où on prend les précautions pour bien expliquer ce qu’on fait et pourquoi. Ici, il s’agit d’information. Interviewer ne signifie ni cautionner ni approuver. C’est apporter un élément essentiel à la compréhension. Car pour se faire une opinion, il faut avoir en main toutes les pièces du dossier. Yves Thréard, Directeur adjoint de la rédaction du Figaro.

Dans vos éditions de ce mardi, vous publiez en page 2 une longue interview du président syrien Bachar el-Assad réalisée par votre envoyé spécial Georges Malbrunot à Damas. Vous estimez donc qu’il faut ouvrir vos pages aux dictateurs ? 

Bien sûr que oui, il faut donner la parole à tout le monde à partir du moment où on prend les précautions pour bien expliquer ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Et c’est ainsi que nous avons procédé avec un éditorial qui remet les choses dans leur contexte. Alexis Brézet y précise qu’il s’agit d’information et que donner la parole ne signifie ni cautionner ni approuver. Que c’est apporter un élément essentiel à la compréhension de ce qui se passe car, pour se faire une opinion, il faut avoir en main toutes les pièces du dossier. 

Y a-t-il des limites à ne pas franchir ? 

Il n’y a pas de limites : chacun est libre de faire ce qu’il veut à partir du moment où il le fait en connaissance de cause et qu’il informe son lecteur qu’encore une fois, ce n’est pas parce qu’il interviewe quelqu’un qu’il adhère à ce qu’il fait. C’est important à préciser pour éviter toute confusion dans l’esprit des lecteurs. 

Comment cette interview s’est-elle déroulée ? 

La rencontre a eu lieu dans une des maisons de campagne de Bachar el-Assad, ou présentée comme telle en tous les cas, dans les faubourgs de Damas. Georges Malbrunot rapporte que la sécurité était minimale, sans doute parce que le chef de l’Etat syrien voulait montrer qu’il ne se cache pas dans un bunker. 

Les questions ont-elles dû lui être envoyées à l’avance ?

Non. Georges explique juste qu’on lui avait demandé de se cantonner à cinq ou six questions et qu’il a réussi à en poser beaucoup plus. Certaines questions ont-elles été censurées, ou Bachar el-Assad a-t-il refusé de répondre à certaines ? Pas à ma connaissance, non. Tout est là. 

Pourquoi Bachar el-Assad a-t-il accepté de recevoir votre correspondant ? 

Pour peser sur l’opinion française, et puis il avait intérêt à reprendre l’offensive, au moins dans le verbe. 

C’est aussi une prise de position de votre rédaction que de lui permettre cela ? 

Absolument pas. 

Vous êtes opposés à une intervention militaire en Syrie. Cette interview peut-elle être replacée dans ce cadre-là ? 

Non pas du tout, la publication n’était pas motivée par cela. Simplement, Georges Malbrunot a réussi à avoir cette interview et il fallait la publier. 

Après la guerre, si vous aviez pu avoir une interview d’Hitler, l’auriez-vous également diffusée ? 

Cela n’a rien à voir. Il ne faut pas comparer ce qui ne doit pas l’être. 

Que voulez-vous dire ?

Que vous ne devez pas comparer Hitler et Bachar el-Assad. Il faut quand même garder la mesure. Est-ce que vous savez si c’est Assad qui a lancé des frappes chimiques ? On n’en sait rien pour le moment. Personne ne sait, pas même les experts français puisqu’on attend les conclusions des experts de l’Onu. Attendons de voir avant de condamner.


Verso

On peut lui donner la parole mais pas une tribune, pas une expression brute et encore moins en direct sur des médias audiovisuels. Dans le paysage médiatique belge existe le “cordon sanitaire”. L’idée ? On ne donne pas la parole à des élus d’extrême-droite de la même manière qu’à des élus de partis démocratiques. Marc de Haan, Directeur général de Télé Bruxelles. Professeur de journalisme à l'IHECS, Vice-président du Conseil de déontologie journalistique (CDJ)  

Peut-on donner la parole à un tyran ? 

On peut lui donner la parole mais pas une tribune, pas une expression brute et encore moins en direct sur les médias audiovisuels. L’interviewer peut avoir du sens par rapport à notre devoir d’information, à condition que l’interview soit mise en contexte, critiquée et que les propos soient confrontés à la réalité. Mettre un micro sous quelqu’un sans contradiction et “passer les plats” ne fait pas partie du métier de journaliste. Plus loin, vu les interrogations liées à l’utilisation d’armes chimiques, le journaliste va contribuer ici à nourrir le travail des historiens de demain. A cette ouverture existe toutefois un corollaire. Le devoir journalistique d’aller chercher des infos dans des endroits les plus sordides ne doit pas effacer le droit du journaliste de pouvoir dire personnellement “non” : c’est insupportable pour moi de tendre mon micro ou de répercuter les propos d’un tel personnage. A la question “Faut-il interviewer Hitler ?”, le journaliste pourra refuser d’être dans la même pièce que lui et respirer son air. 

Dans le paysage médiatique belge existe le “cordon sanitaire”. En quoi consiste-t-il ? 

Propre à la presse audiovisuelle, cette pratique est née d’un consensus en 1991 lors du premier gros succès électoral du Vlaams Blok. L’idée ? On ne donne pas la parole à des élus d’extrême-droite de la même manière qu’à des élus de partis démocratiques. Ainsi, RTBF, RTL et les télévisions locales se sont accordées pour ne pas donner d’accès à l’antenne en direct à des personnes aux idées racistes, liberticides, négationnistes, etc. Certains cas s’avèrent difficiles à trancher. Mais ce cordon, conforter par la loi, tient bon jusqu’à trouver s’inscrire dans la déontologie journalistique. Une recommandation du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) sur le traitement de l’information lors des élections invite à refuser l’accès au direct aux partis liberticides ou antidémocratiques et insiste sur un traitement journalistique de leur expression. 

Pourquoi cet encadrement dans l’audiovisuel ? 

La télévision et la radio sont intrinsèquement des médias réducteurs qui, par nature, simplifient tout. Le slogan, ici, ça marche ! L’interlocuteur s’affiche plus percutant et plus populaire en s’exprimant par slogan plutôt que par un discours proche de la vérité, mais plus complexe. Le complexe passe mal à l’antenne. La spécialité des gens des extrêmes et des populistes est de s’exprimer de manière choc. La presse écrite, elle, garde un espace à la nuance et à la confrontation des idées.

N’est-ce pas aussi une spécificité francophone ?

Oui. Les médias flamands restent prudents vis-à-vis des partis liberticides mais ils ne leur interdisent pas l’accès au direct. Cela reste un fameux débat entre journalistes. Les Flamands considérant qu’il est facile pour les francophones d’afficher une position radicale puisqu’il n’y a pas d’extrême-droite sérieuse chez eux. Mais qu’arrivera-t-il, demandent-ils, si un tel parti devient un jour incontournable électoralement ? Bonne question. On s’interrogera en revanche : l’extrême-droite peut-elle arriver à un haut sommet électoral sans la télévision ? 

Le principe du cordon sanitaire est-il applicable au niveau international lors d’interview d’Assad ou précédemment de Kadhafi ? 

En direct non. En différé, oui : on peut enregistrer l’interview d’un tyran puis la remonter en la confrontant à l’avis ou aux informations de contradicteurs. 

Comment justifier cet encadrement dans la presse francophone ? 

Elle s’inspire de la philosophie des Lumières où ma liberté s’arrête où commence la tienne. Elle suppose de ne pas devoir donner la parole à des gens qui, demain au pouvoir, vous metteraient facilement en prison. Oui, le journaliste, surtout français, travaille davantage dans une tradition d’engagement et de commentaires. 

La presse étrangère, et surtout anglo-saxonne, ne partage pas ces principes déontologiques. 

Dans le monde anglo-saxon, la vision est à l’opposé et on y voit une entrave à la liberté d’expression. Le journaliste est moins un acteur de la démocratie mais davantage un observateur critique.