La N-VA atteint désormais un chiffre record, avec plus de 40% des intentions de vote. Peut-on encore arrêter le parti de Bart de Wever ? Et comment ? Les élections communales en Flandre risquent-elles d'être marquées par le sceau des nationalistes ? Entretiens croisés.

Pierre Vercauteren, politologue à l’UCL-Mons.

Pourquoi la N-VA continue-t-elle de monter, comme le montre notre dernier sondage ?

Les partis flamands démocratiques avaient créé un cordon sanitaire à l’encontre du Vlaams Blok (devenu Vlaams Belang), qui malgré tout parvenait à progresser d’élection en élection. Comme il devenait de plus en plus politiquement incorrect, l’électorat flamand a cherché une alternative. Et elle a été progressivement incarnée par la N-VA qui a allégrement pompé dans le réservoir du VB. Sans doute que le vote en faveur de la N-VA manifeste aussi, mais d’une autre manière, l’affaiblissement de la fidélité des électeurs aux partis traditionnels flamands, perçus comme pareils les uns aux autres. Cela s’est traduit par de forts mouvements d’une élection à l’autre et la recherche d’"autre chose", pas seulement sur le terrain communautaire. C’est vrai alors que la N-VA, dans un positionnement très marqué mais "politiquement acceptable", masquant habilement son caractère séparatiste, a attiré des voix de type communautaire, mais bien au-delà. C’est à la fois la sanction des partis traditionnels flamands et le positionnement très libéral de la N-VA qui lui ont permis de pomper cette fois dans les rangs du VLD.

Mais n’y a-t-il pas de défaut à l’armure ?

Si, il y a des faiblesses. La première, c’est le rôle majeur joué par Bart De Wever. La seconde, c’est que la N-VA, à part sa participation au gouvernement flamand, n’a pas encore osé l’exercice du pouvoir au niveau fédéral. C’est une contradiction que tôt ou tard, le parti va devoir trancher.

Voyez-vous des limites à cette progression ?

Tant que Bart De Wever parvient à capitaliser le vote des mécontents, cela va marcher. Mais si un jour son étoile venait à pâlir, ce qui arrive tôt ou tard, la N-VA se trouverait directement exposée. D’autre part, si l’on regarde les chiffres du sondage, on peut se poser la question de savoir dans quelle mesure la N-VA a pompé tout ce qui était possible du côté du Vlaams Belang ou s’il y a encore une marge de progression. Idem par rapport à l’Open VLD et au CD&V.

Que devraient faire les partis traditionnels ?

Les partis traditionnels ont connu plusieurs phases par rapport aux résultats du choc électoral de 2010. La première était la phase où la N-VA, forte d’un succès plus important que prévu, avait tétanisé les partis flamands. On est ensuite passé à une érosion de cette attitude et la N-VA n’a plus eu autant d’influence. Cela est parti des partis de gauche. Troisième phase, le CD&V s’est affranchi de la tutelle N-VA et les choses ont basculé. Ce n’est que très récemment que les partis flamands ont décidé de se montrer offensifs à l’encontre de la N-VA, mais cela reste encore timide et limité à quelques-uns, les leaders se gardant bien - encore ? - d’attaquer De Wever.

Les élections communales constitueront-elles un plus ou un moins pour la N-VA ?

Son combat est très spécifique aux terrains fédéral et régional. Et on sait que traditionnellement, le terreau communal est fait d’enjeux locaux. Donc, une demi-victoire de la N-VA à ce scrutin pourrait devenir un semi-échec.

Dave Sinardet, professeur à la VUB, à l’Université d’Anvers et aux Facultés universitaires Saint-Louis.

Quelles sont les raisons de la progression constante de la N-VA lors des élections et des sondages ?

Je voudrais d’abord dire, à propos du sondage de "La Libre", que celui-ci n’apporte rien de nouveau, en raison de la marge d’erreur. Ce sondage confirme en fait ce qu’on sait depuis quelque temps : effectivement, la N-VA reste toujours loin au-dessus des 30 % et c’est donc de très loin le plus grand parti flamand.

Mais pourquoi continue-t-elle de progresser ?

Il y a différentes raisons. D’abord, il y a clairement l’effet Bart De Wever qui est extrêmement populaire. Mais, comme le montrent tous les sondages, le suivant de la N-VA se retrouve assez loin dans les listes de popularité. Ce n’est pas sans précédent : on a connu le phénomène Steve Stevaert en 2003, qui récoltait plus de popularité que son parti ; il y a eu ensuite Leterme et aujourd’hui, c’est De Wever. C’est un très bon débatteur, on l’a encore vu lundi à l’émission "Ter zake" où il a dominé Alexander De Croo. D’autre part, il a réussi à devenir le plus illustre "Bekend Vlamingen", ce qui fait qu’on le retrouve dans tous les médias. Les analystes politiques ont toujours tendance à tout analyser de manière rationnelle, mais beaucoup de gens ne suivent pas la politique. Ils lisent ou regardent les magazines populaires où De Wever est omniprésent.

Il est donc très populaire. Cela suffit-il pour durer politiquement ?

Bart De Wever appelle au changement. Cela marche toujours bien, comme on l’a vu par exemple aux Etats-Unis avec Obama et en France, avec François Hollande. Beaucoup de gens en ont marre du gouvernement du moment et si on exploite bien la chose, comme le fait De Wever, cela rapporte gros. C’est très fort de sa part d’apparaître comme anti-establishment alors que la N-VA est quand même dans le gouvernement flamand ! Enfin, son parti a vraiment réussi à devenir le leader du marché à droite, par son talent mais aussi par la faiblesse des autres. A l’extrême droite, le Vlaams Belang est dans une mauvaise posture tandis qu’au centre, même si le CD&V et le VLD engrangent des choses dans le gouvernement fédéral, ils n’arrivent pas à les vendre.

Que faudrait-il pour arrêter cette vague ?

Clairement, il faudrait un nouveau Bart De Wever, avec le même talent. Comme Leterme était l’anti-Verhofstadt. Mais, sauf évolution spectaculaire, ce ne sont pas les leaders actuels des partis traditionnels qui pourront incarner l’alternative. Alexander De Croo semble toujours communiquer sur ce qu’il n’a pas obtenu, ce qui n’est pas d’une grande intelligence, et Chris Peeters essaie régulièrement de se profiler comme un Bart De Wever light. C’est une mauvaise stratégie car les gens préféreront toujours l’original à la copie.

Le paysage communal de la Flandre risque-t-il d’être profondément modifié après le 14 octobre ?

C’est très possible. Il est évident que la N-VA va essayer de "nationaliser" le débat car, à l’inverse des autres partis, elle ne dispose guère de grandes figures locales. Il faudra voir s’ils y parviennent. La politique est en effet très imprévisible, en Flandre en tout cas. Ces dix dernières années, les partis politiques flamands ont tous connu à la fois leur meilleur score et leur plus mauvais. L’électorat est très volatil.