RECTO

Tony Demonté, Secrétaire général adjoint de la Centrale nationale des employés (CSC)

Si on ne prend en compte les bénéfices qu'une entreprise comme Caterpillar retire des intérêts notionnels, qui n'existent pas dans d'autres pays, alors évidemment, on est plus cher. Mais i vous impactez cet avantage financier considérable (il s'agit de sommes faramineuses), alors nous sommes moins chers que les pays environnants.

Le patron de Caterpillar a déclaré que le bulldozer produit en Belgique est le plus cher du monde. Votre réaction ?

Si on ne reprend que les coûts salariaux, il est tout à fait clair que ceux-ci sont plus élevés en Belgique que ceux qu’on peut trouver dans des pays émergents. Maintenant, il faut comparer ce qui est comparable : le "bull" fabriqué en Belgique l’est dans le respect des normes européennes qui sont extrêmement exigeantes, et heureusement d’ailleurs pour les travailleurs qui l’utilisent et pour les entreprises qui l’achètent. Je ne crois pas qu’il y ait les mêmes exigences en matière de normes dans les pays émergents.

Si on en revient sur le coût salarial en Belgique, est-il normal qu’il soit le plus élevé du monde ?

On retombe toujours dans les mêmes problèmes. Si on reprend le seul coût salarial, OK. Si on prend le coût à l’unité produite, si on prend le taux de compétitivité, si on prend la manière dont se forment les salaires, la réalité est tout autre. De même, si on ne prend pas en compte les bénéfices qu’une entreprise comme Caterpillar retire des intérêts notionnels, qui n’existent pas dans d’autres pays, alors, évidemment, on est plus cher. Mais si vous impactez cet avantage financier considérable (il s’agit de sommes faramineuses), alors nous sommes moins chers que les pays environnants. Mais ils ne veulent pas le prendre en compte parce que chaque fois qu’on arrive dans des situations désagréables comme celle-ci, on supprime des emplois pour gagner plus d’argent. Le groupe se porte bien et on veut en profiter pour remettre en cause le coût du travail. Ils veulent gagner deux fois au jackpot. D’une part, en délocalisant pour payer moins cher et, d’autre part, en voulant diminuer les coûts ici.

Que faudrait-il faire pour remédier à cette situation ?

Le pacte productiviste, issu du grand consensus patrons-syndicats d’après-guerre, est bloqué depuis le début des années 80. On travaillait de moins en moins tout en gagnant tantôt tant, tantôt plus. Depuis lors, la part des salaires dans la production de richesses (PIB) n’a pas cessé de diminuer. La croissance ayant grand besoin de consommation, les miettes laissées au monde ouvrier se sont concentrées sur les augmentations de salaires, en ne laissant rien pour continuer de réduire le temps de travail. Dans les faits, ne pas continuer de réduire le temps de travail a eu comme conséquence de gonfler le trop-plein de main-d’œuvre puisqu’il fallait de moins en moins de temps pour fabriquer les choses et rendre les services. C’est ainsi que cette stagnation du temps de travail a fortement contribué à créer un chômage structurel, qui ne cesse de grandir depuis lors. La source principale du chômage en Europe occidentale provient de l’augmentation de la productivité à temps de travail égal. A ce type de chômage-là, il n’y a qu’une réponse cohérente : répartir le travail disponible. En effet, puisqu’il faut moins de temps pour fabriquer les choses ou rendre les services, il faut permettre à plus de gens de les fabriquer en y consacrant de moins en moins de temps; cela tout en leur gardant des salaires suffisants pour consommer les biens et services produits. Il n’y a là rien d’impossible, et nul besoin d’un retour au communisme de l’ex-Union soviétique.

Et pour le problème à court terme de Caterpillar ?

Il suffit qu’on passe à 30 heures de travail par semaine. On peut le faire quand on voit les moyens colossaux que l’on paiera aux gens qui vont aller au chômage. Faisons coller le temps de travail à l’évolution de la compétitivité dans l’entreprise.

Faut-il lier les aides publiques à la création ou au maintien de l’emploi ?

Evidemment. Toutes ces aides devraient être conditionnées en établissant un cahier des charges : combien d’emplois, combien d’années ? Et en tout cas pour une entreprise qui fait la démonstration que ses restructurations sont faites pour gagner de l’argent. Dans les cas dramatiques que l’on connaît, Ford-Genk, Arcelor-Mittal, Caterpillar, les groupes se portent fort bien. Et si l’usine de Belgique ne va pas bien, il est très facile d’organiser la concurrence dans le groupe.

"Puisqu’il faut moins de temps pour fabriquer les choses ou rendre les services, il faut permettre à plus de gens de les fabriquer en y consacrant de moins en moins de temps; cela tout en leur gardant des salaires suffisants pour consommer les biens et services produits."



VERSO

Paul Soete, Administrateur délégué d’Agoria (fédération de l’industrie technologique)

Il est essentiel de maintenir une activité industrielle chez nous. Tous les politiques en sont convaincus mais ils se cachent derrière l'Europe. Quand on voit ce qu'on a fait en Allemagne, et je sais très bien que ce n'est pas toujours de bon ton de se référer au modèle allemand, on constate qu'eux ont réussi à maintenir leur industrie.

En Belgique, le prix est le plus élevé du monde pour un bulldozer. Pourquoi ?

Parce que les autres ont réussi à les fabriquer moins cher ! D’abord, les nouveaux concurrents notamment asiatiques et il y a le fait que l’usine de Gosselies n’a pas réussi à faire des efforts de productivité nécessaires pour lisser finalement ses coûts. Si on fait la comparaison entre un engin produit à Gosselies et celui fabriqué en Chine, même transport inclus, nous avons un écart de l’ordre de 20 %.

Comment en est-on arrivé là pour Caterpillar en regard des pays émergents et même des concurrents occidentaux ?

Ce sont surtout les concurrents asiatiques qui posent problème. Il y a des concurrents classiques, mais à côté de cela le nombre de concurrents asiatiques s’est énormément développé et de ce fait, nous avons des gens qui travaillent à d’autres prix. Pas avec la même qualité probablement, mais à des prix beaucoup plus compétitifs. Et en même temps à Gosselies, on n’a pas réussi à freiner l’évolution des frais. Les efforts de productivité de Gosselies n’ont pas été à la hauteur de l’évolution qui aurait permis de limiter les coûts.

C’est un problème de coût salarial uniquement ?

C’est effectivement un problème de coût salarial, mais ce n’est pas que cela. C’est aussi un problème de productivité. La manière de s’organiser pour travailler à moindre coût. Il y a d’abord le coût horaire, mais de l’autre côté, il y a le nombre d’heures nécessaires pour fabriquer la pièce ou la machine. Et, à notre surprise, on a constaté que les concurrents asiatiques étaient eux-mêmes plus productifs. On a toujours dit que la Belgique avait un avantage de productivité et bien, cet avantage-là, nous l’avons perdu.

Que faudrait-il faire pour éviter la réédition de tels drames économiques et sociaux ?

Je crois qu’il faut que nous ayons des mesures en matière de coût salarial, et surtout de charges sociales, parce qu’ici ce n’est pas le salaire net des travailleurs qui est en cause, mais ce sont toutes les chapes sociales qui pèsent sur le net. Il faudrait absolument réduire ces charges-là. On n’a quasiment rien fait pendant les dernières années. Il faut aussi, comme je le disais, gagner en productivité, par exemple en investissant dans de nouvelles lignes. Caterpillar était en train de le faire mais malheureusement pas assez rapidement. Il faut aussi davantage de flexibilité, ce qu’on n’a pas trouvé suffisamment chez Caterpillar. Je sais que, par exemple, on a encore eu des discussions sans fin sur la durée de la fermeture annuelle pendant les vacances : cela doit-il être deux semaines, ou trois, etc. Je pense qu’il faut dépasser ce type d’attitudes qui sont des comportements de non-changement.

Les politiques ont toujours l’habitude de se réfugier derrière l’Europe. Or, en la matière, c’est d’eux dont dépend de s’attaquer au problème du coût salarial…

Effectivement. En fait, il y a trois types de causes. Le marché européen et son recul, et là c’est à l’Europe de régler ce problème industriel. A côté de cela, il y a la nécessité de faire des gains en matière de productivité, cela, c’est au niveau de l’entreprise. Et puis il y a les coûts à l’unité, et là le gouvernement de notre pays a une responsabilité qui est claire.

Y a-t-il encore un avenir pour l’emploi industriel en Belgique ?

Nous pensons que oui. C’est quand même avec beaucoup de peine que nous voyons tout ce qui s’est passé durant la derrière année et nous pensons qu’il y a quand même un travail qui peut être fait pour maintenir une activité manufacturière parce qu’on en a absolument besoin si on veut exporter; et on a besoin d’exporter si on veut pouvoir importer les biens dont nous avons besoin. Il est essentiel de maintenir une activité industrielle chez nous. Tous les politiques en sont convaincus mais ils se cachent derrière l’Europe. Nous devons commencer chez nous. Quand on voit ce qu’on a fait en Allemagne, et je sais très bien que ce n’est pas toujours de bon ton de se référer au modèle allemand, mais on constate qu’eux ont réussi à maintenir leur industrie.

"Je sais que, par exemple, on a encore eu des discussions sans fin sur la durée de la fermeture annuelle pendant les vacances: cela doit-il être deux semaines, ou trois, etc. Je pense qu’il faut dépasser ce type d’attitudes qui sont des comportements de non-changement."